samedi 17 janvier 2015

37- Cosmétique des aliments

COSMÉTIQUE DES ALIMENTS

J'apprécie beaucoup le mouvement récent des Gueules Cassées, en France. Je suis très sensible au problème, et si vous me lisez depuis assez longtemps, vous avez déjà vu ce que j'ai écrit sur le sujet aux mois de mai et juin dans mes articles 18, 19, 21 et 23. Si vous me suivez sur Facebook, Twitter ou LinkedIn, vous aurez vu plusieurs re-publications sur le sujet. Le mouvement commence à faire des émules dans plusieurs pays.
Je veux revenir sur le sujet, à la suite d'un article argentin (en espagnol), que j'ai publié sur mes différents comptes, dans lequel un scientifique, Daniel Igarzábal, directeur du Laboratoire de Recherche, Développement et Expérimentation Régional (Córdoba, Argentine) dit, lors d’une conférence, que l'agriculture doit changer d'orientation et cesser de considérer les insectes comme des ennemis, tout en favorisant la biodiversité pour pouvoir vivre avec.
Sur le fond, je suis d'accord avec lui, mais la réalité de l’agriculture actuelle n'est pas exactement celle dont il rêve. L’agriculture ne peut pas changer seule. C’est la société qui doit changer, et l’agriculture avec elle.
Pour comprendre la problématique de l’agriculteur, il faut se placer, non pas dans la position du chercheur scientifique et de l'observateur de la nature et de ses rouages, qu'est Daniel Igarzábal, mais dans celle de l'acteur économique intégré dans la société, et devant respecter ses exigences, qu’est l’agriculteur.
Il faut aller vers ce qu'il dit, c'est à peu près sûr, mais pour cela, il faut changer certains postulats de notre civilisation moderne.

Sur les fruits et légumes, et sur l’ensemble des produits agricoles non destinés à la transformation, près de 50% des traitements réalisés avec des pesticides, bio ou conventionnels, ont un objectif cosmétique. C'est à dire qu'ils sont appliqués pour résoudre un problème, insecte ou maladie, dont les seules conséquences sont d'ordre esthétique sur le produit devant être proposé au consommateur.
Est-ce raisonnable? Est-ce compatible avec une agriculture durable et respectueuse de l'environnement?
Bien évidemment non, mais pour résoudre ce vrai problème de société, le mouvement des Gueules Cassées ne suffira pas, et en plus ne va pas réellement dans la bonne direction.
Son but, tout à fait louable, est de réduire le scandaleux gaspillage alimentaire de notre société. Il cherche et obtient une prise de conscience de l’ensemble de la société civile, d’un problème qui va en s’aggravant. C'est bien, mais ça ne va pas résoudre le problème de l'agriculteur.

Revenons un instant sur la problématique. L'agriculteur est une personne qui cultive la terre pour y élever des plantes ou des animaux, dans le but de gagner sa vie en produisant des aliments. Il vit au rythme des saisons, se lève tôt, a des tracteurs et des bottes en caoutchouc, et souffre rarement des embouteillages.
Mais il ne faut pas oublier le plus important.
L'agriculteur doit affronter des problèmes très "terre à terre", bien loin des préoccupations philososophico-philanthropiques d'alimentation de l'humanité dans le respect de Mère Nature. Il gère une entreprise, plus ou moins grande, dont il doit assurer la perennité en lui assurant un chiffre d'affaire suffisant pour la faire tourner, tout en en tirant un revenu digne.
Ça manque de poésie et de romantisme, sans aucun doute, mais les administrations des impôts ou de la Sécurité Sociale y sont peu sensibles.

Soyons clairs, un agriculteur, quelle que soit l’échelle à laquelle il travaille, est d’abord un chef d’entreprise, et comme tel, il doit gérer l’ensemble des problèmes inhérents à cette activité.
Son premier problème : fournir à ses clients des produits conformes à un certain nombre de cahiers des charges. En fonction de critères de qualité, les produits seront classés en catégories, et payés en conséquence. Plus la qualité sera élevée, plus le revenu de l’agriculteur sera bon, pour une même quantité fournie.

A partir de ce postulat, que signifie le mot qualité ? c’est là que le bât blesse. Chaque échelon du circuit commercial alimentaire a sa propre définition de la qualité, et c’est un autre vrai problème de société.
Pour le producteur, le produit doit être suffisamment facile à produire pour avoir un pourcentage élevé de premier choix, se conserve facilement, ne soit pas trop sensible aux parasites, soit productif, de manière à lui donner toutes les chances de le vendre dans de bonnes conditions, et d’en tirer un revenu correct.
Le metteur en marché, lui, attend des produits qu’il achète et revend, qu’ils soient beaux, se conservent bien, résistent bien aux manipulations, qu’ils soient suffisamment bons pour que le consommateur revienne (ce qui ne veut pas dire qu’ils doivent être bons, sinon qu’ils ne soient pas être décevants, nuance), et qu’ils lui permettent de sortir une marge bénéficiaire suffisante. En plus, depuis quelques années, il est préoccupé par la sécurité alimentaire, car c’est un énorme risque commercial pour lui.
Le consommateur attend des produits qu’il achète qu’ils soient sains, qu’ils aient bon goût, et qu’ils ne pourrissent pas trop vite.




Oui, mais le consommateur n’a pas été éduqué à acheter ses aliments. Il ne sait pas reconnaître un produit meilleur que les autres. Comme on dit, le consommateur achète avec les yeux. Tous les tests de consommation le démontrent : mettez, côte à côte, deux produits identiques, disons des pommes Golden, pour prendre un produit très courant. L’un des lots est parfait, bien formé, avec une belle couleur, et sans défaut d’épiderme. Mettez à côté un lot, plus irrégulier en forme, en calibre et surtout en aspect (quelques dégâts de frottements, quelques taches). Les pommes les plus belles seront vendues les premières, même si elles sont plus chères, même si elles sont moins bonnes. C’est une réalité.
Les Gueules cassées l’ont compris et défendent, avec succès, les produits moins beaux.
Les metteurs en marchés, et spécialement les supermarchés l’ont également compris, qui exigent de leurs fournisseurs, agriculteurs, coopératives ou groupements variés, qu’ils leur fournissent des produits à l’esthétique toujours plus proche de la perfection.
La conséquence pour l’agriculteur, est que son revenu dépend de deux facteurs principaux, la productivité (un hectare de culture coute presque la même chose, quelle que soit sa production), et le pourcentage de premier choix.
Autrement dit, le système de mise en marché contraint actuellement l’agriculteur à réaliser de nombreux traitements pour augmenter la proportion de premier choix.
Mais le pire, c’est que cette tendance, très nette en agriculture conventionnelle ou en production intégrée, commence aussi à apparaître pour les produits de l’agriculture biologique, au moins en ce qui concerne la part, importante, de production commercialisée à travers les supermarchés.

Le mouvement des Gueules Cassées ne résout pas, au moins pour l’instant, ce problème-là. La prise de conscience que l’esthétique n’a pas de rapport avec la qualité est certes positive, mais la baisse des prix de vente aux consommateurs des produits moches, laisse la réalité économique de l’agriculteur de côté. Quand on sait que l’agriculteur ne touche que de 10 à 20% du prix définitif, parfois moins, il vous suffit de faire le calcul.



Je crois qu’il faut redonner confiance aux consommateurs dans les produits qu’ils consomment, et dans cet objectif, les démarches de dénigrement à but lucratif, lancées sans relâche par les mouvements bio, et souvent tacitement appuyées par les administrations publiques, vont totalement à contre-courant.
J’ai déjà abordé ce sujet dans ma publication nº 16 sur la Production Biologique. Cette philosophie/méthode de production porte en elle suffisamment d’arguments positifs, pour qu’il ne lui soit pas nécessaire d’enfoncer systématiquement la production conventionnelle, avec des arguments faux ou faussés. Cette argumentation négative ne contribue qu’à éloigner le consommateur des produits frais, comme le montrent les courbes décroissantes de consommation de fruits et légumes depuis plusieurs années. Pourtant, favoriser l’augmentation globale de la consommation, profiterait autant au Bio qu’au conventionnel. Dans le même temps, cela renforcerait la position de l’agriculture en apportant aux consommateurs tous les bienfaits d’une alimentation riche en produits frais.

Le changement de direction que préconise Daniel Igarzábal ne se fera pas sans un changement profond dans les sociétés les plus riches. Ce changement doit passer par une éducation du consommateur, action à laquelle le mouvement des Gueules Cassées apporte une importante contribution, mais aussi et surtout une vraie révolution dans l’organisation des circuits de distribution des biens de consommation.
Rien n’évoluera vraiment sans que ces deux actions, complémentaires et indissociables, ne soient conduites de front.
Mais il y a beaucoup d’intérêts économiques en jeu, et ça ne pourra pas se faire sans décisions drastiques de type législatif.
Il s’agit de repenser totalement certains fonctionnements profonds de nos sociétés de consommation.


Cela intéresse-t-il quelqu’un ?

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