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jeudi 28 février 2019

143- Les alternatives aux pesticides -3- Les pesticides


LES ALTERNATIVES AUX PESTICIDES -3- LES PESTICIDES

Peut-on substituer les pesticides par d’autres pesticides ?
Non seulement c’est possible, mais c’est même actuellement la solution la plus fréquemment employée par les agriculteurs bio et la plus simple pour eux.

Image personnelle

Voyons cela.

Quand on parle de pesticides, la société ne pense en général qu'aux pesticides de synthèse. On ne parle que rarement des pesticides autorisés en agriculture biologique, pourtant assez nombreux, et dont les effets indésirables ne sont pas forcément négligeables. Toxicité pour les sols, pour les poissons, pour les abeilles, perturbateurs endocriniens, les conséquences de leur utilisation n’a souvent pas grand-chose à envier aux pesticides de synthèse. La seule chose fondamentale qui les différencie, c’est leur origine naturelle et non synthétique.

Beaucoup de gens pensent aussi que l’agriculture biologique est une manière de réduire le « pouvoir » des grandes multinationales de l’agrochimie. C’est une grossière erreur, puisqu’il y a déjà plusieurs années que, sentant le vent tourner, elles ont massivement investi dans la recherche de solutions biologiques pour la protection des plantes.
C’est ainsi que l’un des principaux insecticides bio au monde, et actuellement l’un des pesticides les plus employés indépendamment de la méthode de culture, est le spinosad (dont la toxicité sur les abeilles est bien connue et largement documentée), a été découvert en 1985, puis produit à grande échelle par le géant américain de l’agrochimie Dow Chemical (désormais également propriétaire de Dupont). La fabrication de ce pesticide, produit par des bactéries, se fait dans des usines ultramodernes, bien loin de l’image romantique de la fabrication manuelle des pesticides à base de décoctions de plantes.
De la même manière, l’extraction des pyréthrines naturelles utilisées en agriculture biologique se fait à partir d’une production industrielle intensive en monoculture utilisant des pesticides de synthèse à grande échelle, également bien loin de la philosophie de l’agriculture biologique (http://culturagriculture.blogspot.com/2017/04/104-naturel-vs-sinthetique-4-de-la.html).


Bien entendu, il y a aussi un important travail de fabrication artisanale de pesticides, en général des extraits de plantes ou des fermentations. Leur efficacité est très variable, car elle dépend des conditions de fabrication (température, lumière, qualité de l’eau employée, concentration des plantes en principes actifs, savoir-faire du préparateur, etc.).
Certains fabricants, en général des entreprises locales ou nationales, rarement des multinationales, proposent des produits formulés sur la base de ces mêmes plantes, qui ont l’avantage d’apporter à l’agriculteur une certaines garantie d’homogénéité et une grande facilité d’emploi.

Mais je crois que le plus intéressant dans ce domaine est la recherche, par de nombreuses sociétés, petites ou grandes, des universités et des instituts de recherche, de solutions alternatives issues de la nature pour substituer les pesticides synthétiques.

La nature (particulièrement les plantes, les champignons et les bactéries) ne cesse de nous surprendre par sa grande créativité dans les solutions qu’elle a développées pour se défendre des agressions extérieures. (http://culturagriculture.blogspot.com/2015/09/52-lesprit-des-plantes-2-autodefense.html).
La recherche scientifique ne cesse de faire des découvertes qui montrent d’une part que notre alimentation est très chargée en toxines naturelles d’une grande diversité, et d’autre part que beaucoup de ces toxines peuvent avoir des utilisations agricoles intéressantes.


C’est ainsi que plusieurs études (la plus célèbre est américaine, date de 1999, du professeur Bruce Ames et son équipe, de l’Université de Berkeley https://toxnet.nlm.nih.gov/cpdb/pdfs/Paracelsus.pdf) ont tenté d’analyser et de quantifier les toxines naturelles présentes dans notre alimentation.
Les résultats sont très surprenants, et sont surtout contraires aux idées reçues : nous consommons quotidiennement environ 10.000 fois plus de toxines naturelles que de résidus de pesticides de synthèse.
Soit dit en passant, cette étude date d’il y a 20 ans. Depuis, les techniques de protection des cultures ont évolué, les molécules ont été modernisées et leurs doses d’utilisation ont été considérablement réduites.
En me basant sur mes propres analyses de résidus, que j’ai commencé à faire en 1997, j’estime que les quantités de résidus présents sur les aliments se sont réduites de 10 à 20 fois depuis cette époque. Par contre, nos aliments n’ont pas beaucoup évolué et maintiennent très probablement des niveaux similaires de toxines naturelles.
Ceci nous conduirait, en supposant que mon estimation soit correcte, à une proportion de 100.000 à 200.000 fois moins de résidus de pesticides de synthèse que de toxines naturelles absorbées quotidiennement dans notre alimentation.
Je vous conseille de lire l’article du blog Projet Utopia sur ce sujet (en français), qui fait une intéressante synthèse sur ce sujet http://projetutopia.info/poisons-naturels/

Je referme cette parenthèse pour vous dire que, pour ce qui m’intéresse aujourd’hui, ces études ont surtout l’intérêt de nous démontrer que le monde végétal recèle un grand nombre de possibilités d’extraction de molécules naturelles qui pourraient être utilisées en agriculture, avec des effets fongicide, insecticide, répulsif, nématicide et même, dans certains cas herbicide.
La même étude de Bruce Ames nous apprend par exemple qu’une simple tasse de café contient plus de 1000 composés chimiques et toxines naturels.


Très récemment (la publication date du 1er février 2019), il a été découvert qu’il existe peut-être une alternative biologique au très médiatique et très détesté et très controversé glyphosate https://www.nature.com/articles/s41467-019-08476-8 .
Cette molécule, un sucre jusque-là inconnu, est produite par une bactérie, Synechococcus elongatus, ce qui en fait une alternative biologique, avec un mode d’action très similaire au glyphosate, qui serait une garantie de polyvalence et d’efficacité.
Ce serait surtout une vraie solution aux difficultés de contrôle de l’herbe, un des grands problèmes mal résolus de l’agriculture biologique.
Vous pouvez lire à ce propos l’article publié par Futura Science https://www.futura-sciences.com/planete/actualites/plante-herbicide-base-sucre-remplacer-glyphosate-74945/

Reste à savoir si cette molécule corrigera les « défauts » du glyphosate, et dans combien d’années l’agriculteur pourra disposer librement de cette nouvelle molécule naturelle.

De nombreux pesticides naturels existent, basés sur des extraits végétaux pour la plupart : nicotine, pyréthrines naturelles, huile de neem, fermentation d’ortie, extrait de pépins d’agrumes, extrait d’ail, extrait de lavande, extrait de feuilles de tomate, extrait de piment, roténone, extrait de cannelle, huiles végétales, etc.
Certains sont facilement disponibles pour les agriculteurs, d’autres doivent être fabriqués artisanalement, d’autres encore font l’objet d’interdictions ou de restrictions pour les problèmes environnementaux ou sanitaires qu’ils présentent.


Bref, les pesticides biologiques ont un bel avenir devant eux. Ça reste des pesticides, avec des inconvénients similaires aux pesticides synthétiques, mais leur origine naturelle fait que leur emploi est permis aux agriculteurs biologiques, et ne pose pas d’états d’âmes aux fondamentalistes du bio. La globale méconnaissance de leurs effets secondaires sur la santé et sur l’environnement non plus.
Ils présentent un gros avantage pour les agriculteurs : il n’y a pas de changement fondamental dans les techniques et méthodes de production. Ils peuvent conserver les mêmes habitudes de travail, en substituant les pesticides synthétiques par leurs équivalents biologiques.

Le seul bémol  actuellement est le manque de solutions biologiques dans beaucoup de cas. Il est probable que grâce aux énormes investissements réalisés dans la recherche scientifique dans le monde, les nouveautés continueront à apparaitre à un rythme rapide.

Nous verrons par la suite que d’autres techniques peuvent représenter une profonde remise en question des habitudes des agriculteurs.
L’avenir doit fort logiquement considérer toutes les techniques disponibles.

Même si de grands progrès sont en cours, je continue de penser qu’il est très regrettable et dommageable de vouloir priver l’agriculture, au moins jusqu’à disposer d’alternatives vraies, de solutions efficaces, actuellement bien connues et peu problématiques si elles sont bien employées, seulement pour une idéologie qui ne se fonde sur aucune réalité tangible ni démontrée.

Et ne nous faisons aucune illusion, les travaux récents ou actuels qui étudient les baisses importantes de populations d’insectes ou d’oiseaux ne s’amélioreront pas avec l’interdiction des pesticides de synthèse. Les pesticides naturels auront des effets secondaires très comparables lorsqu’ils seront employés à très grande échelle. On peut juste espérer, mais sans preuve pour l’instant, que leur biodégradabilité sera plus rapide, et encore, pas ceux d’origine minière, incontournables en bio, comme le soufre ou le cuivre.


jeudi 24 janvier 2019

142- Les alternatives aux pesticides -2- Le suivi de culture


LES ALTERNATIVES AUX PESTICIDES -2- LE SUIVI DE CULTURE


On ne peut pas vraiment classer le suivi de culture parmi les alternatives aux pesticides, mais j’ai décidé d’en faire le point de départ de cette série car c’est le fondement de la Protection Phytosanitaire Intégrée ou Raisonnée, et de la protection phytosanitaire en Agriculture Biologique.
Aucune des méthodes, techniques et nouveautés qui y entreront ne pourront se développer ni fonctionner correctement sans cette étape fondamentale.


Tout suivi (ou surveillance) des cultures sous-entend l’intégration d’un aspect rarement commenté et pourtant essentiel pour une agriculture moderne, productive, respectueuse, saine et durable: la connaissance.
Une agriculture durable est une agriculture de science et de connaissance.
Connaissance de la culture d’abord, son cycle physiologique, son adaptation climatique, ses exigences agronomiques, ses besoins nutritionnels, ses sensibilités sanitaires et physiologiques, sa compatibilité avec les cultures environnantes, etc.
Connaissance du sol, qui est le support vital de la culture, afin de prendre en compte les facteurs de sensibilité potentiels (pathogènes, risques de nématodes, d’asphyxie radiculaire, etc.), et de connaitre les apports nutritionnels du sol à la culture (y compris les risques de déficiences ou de carences).
Connaissance des risques adverses, comme en particulier les risques climatiques, les maladies, les ravageurs.
Connaissances des auxiliaires pour la défense des cultures (insectes, champignons et vertébrés prédateurs), ceux qui seront utiles pour aider à résoudre les problèmes spécifiques de la culture.
Connaissance de l’environnement des zones de culture, afin de savoir quelle aide il pourra nous apporter (zones favorables au développement de certains auxiliaires par exemple), ou quelles contraintes il suppose (la proximité de zones illuminées peut augmenter la présence de certains lépidoptères nocturnes nuisibles aux cultures par exemple), et ce que l’agriculteur devra faire, ou ne pas faire afin de tenir compte de cet environnement tout en tirant le meilleur parti possible pour son activité.

Précisons que ce niveau de formation et de connaissances, aujourd’hui reconnu comme étant le point de départ indispensable pour toute évolution de la production agricole vers des pratiques vertueuses, est un acquis récent (et pas encore totalement généralisé) dans les pays les plus développés (à partir de la deuxième moitié du XXème siècle), et qu’il reste encore à acquérir dans une grande partie du monde. L’agriculture reste de manière universelle, un des secteurs les plus arriérés de l’activité humaine et de l’économie mondiale, en matière d’instruction, de formation et de développement.

Image : Issiaka Konate (ARAF - Plateau Dogon), Mali

Une fois ces connaissances acquises et la culture mise en place, l’agriculteur devra mettre en œuvre tout un processus, souvent complexe, qui lui permettra de mettre sa culture dans les conditions les plus favorables à son développement et à sa production, tant en qualité qu’en quantité.
Un des points clé sera la protection de la culture contre les maladies et les ravageurs.

-       Il devra d’abord mettre en œuvre tous les moyens disponibles pour empêcher les attaques sanitaires de se produire. C’est la prophylaxie. Ce sera l’élimination de restes contaminés des cultures précédentes ou adjacentes, la taille, le nettoyage des abords, etc.
-       Il devra ensuite implanter des systèmes d’observation, de manière à détecter les attaques aussi précocement que possible. C’est la surveillance. C’est la mise en place de pièges de surveillance, de protocoles d’observation, de comptages, d’enregistrements climatologiques, etc.
-       Il mettra en relation les observations et comptages avec des niveaux de référence appelés “seuils de nuisibilité”, variables selon la culture, la région de culture, le type de parasite et l’époque. Il déterminera de cette manière à partir de quel moment une menace présente devient réellement dangereuse et présente un risque économique. C’est la notion de seuil d’intervention.
-       En même temps qu’il observe les populations de nuisibles, il observe la présence de prédateurs de tous types. Ce sont des insectes, des acariens, des champignons ou des vertébrés (oiseaux, serpents, carnassiers) qui s’alimentent des différents risques présents sur les cultures. Leur présence peut considérablement réduire, voire éliminer complètement la menace d’une population de nuisibles. C’est l’utilisation des organismes auxiliaires.
-       Il choisira la méthode d’intervention au cas par cas. Il utilisera des pesticides, naturels ou synthétiques, en les choisissant pour leur efficacité, leurs effets secondaires et les risques sur l’environnement et la santé, lorsqu’aucun autre moyen ne permettra de résoudre le problème. C’est la décision d’intervention.

Chaque culture, chaque période du cycle physiologique, chaque type de conditions climatiques demandera une réponse adaptée.

Le suivi des niveaux de populations de maladies et d’insectes nuisibles aux cultures et de leurs auxiliaires, permet de décider de la meilleure technique d’intervention, si elle est nécessaire, et de son moment optimal.

LE CHOIX DES PRODUITS

Quand j’ai commencé mon parcours agricole, au tout début des années 80, la phytopharmacopée disponible incluait un grand nombre de molécules synthétiques très polyvalentes. On traitait contre une attaque de pucerons, et tout ce qui était présent (diptères, hyménoptères, coléoptères, lépidoptères et autres insectes nuisibles ou utiles) était aussi éliminé. Le respect des équilibres n’était pas à l’ordre du jour, et de toute manière il aurait été difficile d’essayer, car aucun des pesticides disponibles et autorisés, ou presque, n’était sélectif.
Progressivement, des produits de plus en plus spécifiques sont apparus, réduisant la polyvalence, donc les risques de « nettoyage » intempestif.
Il faut cependant signaler que dans le même temps sont apparus, ou réapparus certains problèmes, souvent connus car décrits dans les traités anciens, mais jusque-là généralement contrôlés par la polyvalence des produits phytosanitaires.

L’information à l’agriculteur a également beaucoup augmenté.
Jusqu’aux années 90, il ne connaissait que le risque pour l’utilisateur (et même souvent seulement partiellement), et le délai d’emploi avant la récolte.
Progressivement, l’agriculteur a reçu une information toujours plus complète concernant la santé, l’environnement, et les conditions d’utilisation.
Avec l’amélioration des techniques de mesure et la baisse de leur coût, les contrôles de résidus de pesticides se sont généralisés. Des normes concernant chaque produit et chaque type d’aliment ont été établies.
Les produits les plus polyvalents ont été interdits pour la plupart.


S’il est vrai que jusqu’à la fin des années 80 il était habituel (mais pas systématique) que les agriculteurs traitent par calendrier, sans se préoccuper réellement de la présence de maladies ou de ravageurs, et encore moins des auxiliaires, ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui, pour plusieurs raisons :
-       Le niveau de formation et de connaissance des agriculteurs a fortement progressé.
-       L’amélioration de l’appui technique auprès des agriculteurs par des structures publiques, privées ou de type coopératif permettent de faire progresser aussi les agriculteurs les moins formés.
-       La pression sociale autour d’une agriculture durable dont l’impact sur la santé et l’environnement soit minime a littéralement explosé ces dernières années.
-       La préoccupation de l’impact des pratiques agricoles par les agriculteurs eux-mêmes a fortement progressé.
-       La législation se durcit chaque année un peu plus, tant sur les autorisations de pesticides que sur les conditions d’emploi, et les contrôles et sanctions également, au moins dans les pays riches.
-       Les supermarchés, qui contrôlent la majeure partie des marchés de consommation dans les pays industrialisés, obligent leurs fournisseurs à suivre et respecter des cahiers des charges qui tous, actuellement, sont très accès sur les risques sanitaires et environnementaux. Les contrôles sont nombreux et les sanctions sévères.
-       Le coût de la protection phytosanitaire est élevé, et d’importantes économies sont possibles (en comparaison avec un programme de traitement systématique par calendrier) grâce à une bonne gestion.
-       De nombreux pesticides biologiques ou très spécifiques font leur apparition sur le marché, avec des exigences techniques particulières qui demandent des conditions d’emploi très précises, mais qui permettent à l’agriculteur des résultats techniques sans risque de résidus.


Il est d’ailleurs important de signaler que les seuils de nuisibilité utilisés dans les années 80 et 90 ont dû être révisés dans la plupart des cas à cause de l’évolution des solutions disponibles.
En effet lorsque l’agriculteur disposait de produits très polyvalents dotés d’un important effet de choc, il pouvait attendre que les attaques nuisibles atteignent des niveaux relativement élevés.
Aujourd’hui c’est très différent, car les solutions ont rarement un effet de choc puissant, obligeant l’agriculteur à anticiper.

La philosophie de protection n’est plus de « laisser venir et tout nettoyer », mais plutôt d’ « éviter que les problèmes puissent prendre de l’ampleur », ce qui les rendrait très difficiles à résoudre.

Ce changement de paradigme a également un impact très direct sur la manière qu’a l’agriculteur de se concentrer sur la protection de ses cultures, car il sait que s’il n’a pas su, ou pas pu, éviter le développement de certains problèmes, les conséquences économiques pourront être extrêmement graves.

Bref, le suivi de la culture est depuis longtemps un point technique important pour l’agriculteur.
Avec les nombreux changements de ces dernières années, c’est devenu une vraie méthode de travail qui occupe une place essentielle dans la protection de la culture, et dans l’obtention d’un résultat technique satisfaisant.

Oui, s’il est vrai que le suivi des cultures n’est pas, en soi, une alternative à l’emploi des pesticides, c’est en revanche un facteur primordial de réussite de la culture avec un minimum d’interventions pesticides.


mercredi 12 décembre 2018

141- Les alternatives aux pesticides -1- Pourquoi?


LES ALTERNATIVES AUX PESTICIDES -1- POURQUOI?

Mon précédent article m’a donné l’idée de cette nouvelle série, très importante face aux défis qui se présentent à l’agriculture moderne, dans un contexte d’exigence sociétale pour la réduction ou même l’interdiction des pesticides de synthèse, et la nécessité de maintenir une agriculture très productive, mais respectueuse de l’environnement et de la santé des consommateurs et des usagers.


Il me parait intéressant de faire un tour d’horizon de ce qui existe pour les substituer.
Car on ne fera pas une agriculture suffisamment productive sans moyens de protection phytosanitaire. Même s’il est vrai que certaines cultures, dans certaines conditions, peuvent être produites sans aucun pesticide, la très grande majorité des productions agricoles ont un besoin indispensable de moyens de contrôle et de pesticides, quelle que soit leur origine, afin que la production soit suffisante, le revenu de l’agriculteur aussi, et que la sécurité des aliments soit garantie pour le consommateur.

Je vous rappelle que je m’oppose radicalement à une interdiction des pesticides de synthèse.
C’est une escroquerie intellectuelle de laisser penser à un public non informé, naïf et manipulé, que l’agriculture peut vivre sans pesticide.
C’est également une escroquerie intellectuelle de laisser penser à ce même public, que des solutions non synthétiques existent pour remplacer tous les pesticides de synthèse dans toutes les situations de culture.
C’est encore une escroquerie intellectuelle de laisser croire à ce même public, que tout ce qui est naturel est bon, et qu’un pesticide naturel est meilleur qu’un pesticide de synthèse. Vous pouvez le voir dans ma série “Naturel vs synthétique”.
C’est enfin une escroquerie intellectuelle de laisser croire, comme c’est encore le cas d’une large proportion de consommateurs, que l’agriculture biologique n’utilise pas de pesticides. Les communications sont systématiquement faites sur le même modèle, où on indique “sans pesticide” et on renvoie par un astérisque à une note écrite en tout petit caractère et en fin de texte “de synthèse”. 
Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer la progression européenne du marché des biopesticides :

Même si je suis certain de ce que je viens de vous expliquer, je suis aussi convaincu que le mouvement bio a le grand mérite d’obliger l’ensemble de la filière agricole à se poser des questions, à changer sa manière de regarder son activité, à chercher des alternatives aux aspects les plus négatifs, en particulier concernant l’impact sur l’environnement et les risques sanitaires.

Il est donc très intéressant de connaitre les méthodes alternatives disponibles ou en développement. Car même si je suis convaincu qu’une agriculture sans pesticide est impossible, je suis également convaincu qu’il est possible d’en réduire fortement l’emploi.
Beaucoup de chercheurs dans le monde essaient de trouver des solutions, car la suppression des pesticides synthétiques aurait de graves conséquences  sur la productivité de l’agriculture, sur la recrudescence de la faim dans le monde, et même sur les risques sanitaires de notre alimentation. Une des conséquences serait une probable forte augmentation du coût des aliments, de fortes difficultés financières pour les agriculteurs des zones affectées, et certains risques, souvent difficiles à évaluer, d’insécurité alimentaire. En gros, on peut estimer que la disponibilité des aliments sera plus difficile à maintenir stable.
Chers lecteurs des pays riches, ne vous inquiétez pas. Vous aurez toujours à manger. Vous avez la chance, comme moi, de vivre dans un pays solvable, cible de choix pour l’exportation, une de ces destinations qui ne manquera jamais d’aliments car on y a les moyens de les payer.
Mais les habitants des pays en développement risquent de souffrir beaucoup plus de difficultés alimentaires, plus qu’aujourd’hui encore, puisque l’exportation d’aliments pourrait se convertir en source essentielle de revenus pour les états et les propriétaires.


Les nouvelles méthodes attirent particulièrement l’attention des multinationales et de certaines startups, bien décidées à profiter d’un très gros gâteau qui se profile à l’horizon, la fourniture massive d’aliments aux pays riches.
Et c’est bien normal.
Il y a un réel besoin.
L’évolution des mentalités, tout d’abord dans les pays développés, puis progressivement dans les pays en développement pousse l’agriculture vers la production biologique, ou tout du moins, vers une production moins gourmande en pesticides.

En fait, ce n’est pas exactement ça. Quelle que soit la méthode de production appliquée, et même s’il est vrai qu’il existe des moyens pour réduire la pression des attaques de beaucoup de maladies et de ravageurs, il n’en reste pas moins que les cultures y seront toujours plus ou moins sensibles.
Afin d’éviter des pertes de production excessives, l’agriculteur va mettre en œuvre tous les moyens disponibles pour éviter les dégâts potentiels.

L’agriculture biologique interdit tout ce qui n’est pas d’origine naturelle (à quelques exceptions près), sans pour autant garantir l’innocuité de la technique utilisée, ni même les risques environnementaux qu’elle présente, comme c’est le cas pour le cuivre ou l’huile de neem, ou par la production de toxines naturelles par déficience du contrôle des maladies fongiques.


L’agriculteur conventionnel n’a plus, aujourd’hui, aucun intérêt à utiliser les pesticides aveuglément. Ils sont chers, voire très chers, et ils peuvent avoir des effets secondaires sur la culture elle-même, comme c’est le cas des pyréthroïdes avec les acariens, qui favorisent le développement d’autres problèmes phytosanitaires qui à leur tour exigeront l’utilisation d’autres pesticides.

Les deux grandes orientations de la production, bio ou conventionnelle, se rejoignent donc sur le fond du problème: toute intervention dans les champs a des effets secondaires et des conséquences indésirables.
Rien n’est jamais anodin, qu’on utilise une technique respectueuse ou un pesticide naturel, ou qu’on utilise un pesticide de synthèse.

Le sujet de cette nouvelle série est précisément de répertorier les techniques et méthodes disponibles afin d’éviter l’utilisation des pesticides, spécialement les synthétiques.
Sur certaines cultures, les alternatives non synthétiques ne permettent pas, actuellement, d’assurer une production suffisante.
Mais ça viendra, je ne sais ni quand ni comment, mais ça viendra.

En attendant, toute interdiction non correctement préparée par l’existence préalable d’une solution de substitution confirmée, aura de graves conséquences sur l’alimentation.
La probable interdiction prochaine du glyphosate pourrait se révéler désastreuse, en particulier pour des méthodes de production vertueuses comme l’agriculture de conservation, avec finalement un résultat exactement inverse à celui recherché.
L’interdiction des néonicotinoïdes, dont les effets sur les abeilles sont discutables et controversés aura également de graves conséquences pour certaines cultures.


Il serait préférable de placer des priorités, sans parti pris, sans idéologie, selon des critères scientifiques indiscutables, et de favoriser la recherche de solutions pour résoudre ces priorités.

De nombreux travaux sont en cours ou ont déjà débouché. Je vais vous les présenter dans plusieurs chapitres de cette série, et je publierai par la suite un nouvel article à chaque fois qu’une innovation méritera qu’on parle d’elle.

Dans les prochains chapitres de cette série, je vous parlerai de l’évolution des connaissances sur les ravageurs et les maladies, ainsi que du comportement des plantes vis à vis de ces agresseurs, des pesticides d’origine naturelle, des organismes utiles vivants susceptibles d’éviter l’emploi des pesticides, de l’influence que peut avoir l’agriculteur sur les capacités d’autodéfense des plantes, de l’utilisation des phéromones, de l’influence de la biodiversité sur les risques parasitaires, de la recherche génétique, etc.

A bientôt donc.

samedi 30 juin 2018

134- La perception du risque

LA PERCEPTION DU RISQUE

Un intéressant article publié en mai sur le blog espagnol « El ecologista transgénico » (L’écologiste transgénique) nous informe sur la perception du risque par le public, et nous met en garde contre l’énorme pression médiatique que nous subissons quotidiennement, avec la perception parfois erronée que nous avons de certains sujets.


Cet article m’intéresse beaucoup car l’agriculture, et en particulier les pesticides, font partie des cibles les plus fréquemment affectées par ce problème, très souvent de manière injustifiée.


« La perception du risque : un sujet dangereux
12 mai 2018

Les erreurs dans la perception du risque sont la base de beaucoup de problèmes dans la communication de la science, par conséquent je vais consacrer cet article à ce sujet, en tentant d’éclaircir les concepts à travers plusieurs exemples. C’est que tous les jours, dans notre vie quotidienne, nous devons prendre une infinité de décisions qui sont un exercice d’équilibre entre bénéfices et risques, certaines inconscientes, d’autres plus raisonnées. Malheureusement les humains ne sont pas très bons pour évaluer ces risques. Ça complique beaucoup notre capacité à prendre des décisions cohérentes, depuis les décisions médicales, plus ou moins importantes, jusqu’au choix des aliments que nous portons à notre bouche.


De fait l’évidence est claire, nous ne pouvons pas éviter ces erreurs. Notre irrationalité apparente sur ces points est le fruit de processus innés qui opèrent hors de notre contrôle conscient. Il a été identifié un certain nombre de « facteurs de peur » émotionnels qui font que certaines menaces potentielles produisent plus de peur que d’autres, sans relation avec ce que peut dire l’évidence :
-       Les risques créés pas l’homme nous effraient plus que les risques naturels. Il est donc probable que nous soyons plus effrayés par les cultures transgéniques, la radiation des centrales nucléaires ou les usines chimiques, que par les risques « naturels » comme le lait non pasteurisé, les médecines naturelles ou le rayonnement cancérigène du soleil.
-       Nous nous inquiétons davantage pour les risques que nous ne pouvons pas contrôler et nous avons tendance à sous-estimer les risques que nous pouvons contrôler. Par exemple nous surestimons le risque du glyphosate (ou d’autres produits phytosanitaires) mais nous sous-estimons le risque de ne pas manger suffisamment de fruits ou de légumes, ou le sédentarisme.
-       Les risques imposés nous font plus peur que ceux que nous prenons volontairement. Pour cette raison, la perception du risque est plus grande dans le cas de la radiation des centrales nucléaires que dans le cas de la radiation du soleil, à laquelle nous nous exposons volontairement.
-       Nous sommes mauvais pour évaluer les risques et les bénéfices à long terme. Nous avons une tendance innée à nous centrer sur le court terme. Par exemple, quand des maladies comme la rougeole ou les oreillons disparaissent, les bénéfices de la vaccination qui ont permis de les vaincre ne sont plus évidents et peuvent être remis en question.
-       Nous oublions souvent de considérer le risque de ne rien faire, ou de l’alternative.

Ces raccourcis mentaux et notre désir de réponses simples à propos de la causalité, du risque et du bénéfice, conduisent à certaines erreurs communes dans la façon dont nous agissons dans notre propre vie.


Danger et risque

Danger et risque sont deux concepts différents mais reliés.

Un danger est un agent qui dispose du potentiel de causer un dommage.
Le risque mesure la probabilité de dommage par un danger.


Les dangers se transforment en risques seulement en cas d’exposition. Exemple : la radiation solaire est un danger. Mais si je ne m’expose jamais (ou que je me protège) à la radiation, je ne trouverai pas confronté au risque de brulures ou de mélanomes, bien que le danger existe bien. Malgré cette différence, nous tendons à considérer tous les dangers comme des risques, indépendamment de notre niveau d’exposition.

Ce phénomène est très évident dans la classification des cancérogènes du CIRC (Centre International de Recherche sur le Cancer (IARC http://monographs.iarc.fr/ENG/Classification/). L’identification des dangers est le premier pas de l’évaluation des risques, mais ce n’est pas, en soi, une évaluation des risques. Pourtant nous voyons en permanence des études d’identification de dangers présentés comme des évidences de risques réels. Ces classifications se basent sur la force de l’évidence et non sur le degré de risque. Deux facteurs de risque pourraient être inclus dans la même catégorie bien que l’un triple le risque de cancer et l’autre ne l’augmente que d’une petite fraction. Un exemple clair est celui du tabac et de la viande transformée, inclus tous deux dans la catégorie 1 de la classification. Selon Cancer Research UK (http://scienceblog.cancerresearchuk.org/2015/10/26/processed-meat-and-cancer-what-you-need-to-know/), fumer cause 19% de tous les cancers. Au contraire, on estime que « seulement » 3% de tous les cancers son causés par la viandes transformée et les viandes rouges combinées. En conséquence, l’évidence de que la viande transformée provoque le cancer est aussi forte que celle du tabac, mais le risque du tabac est très supérieur.

Tous les dangers ne sont pas égaux

Comme nous l’avons vu, tous les dangers ne sont pas égaux, ceux-ci peuvent affecter un nombre distinct de personnes et être plus ou moins dommageables. L’observation du graphique nous permet de diviser les dangers en quatre catégories en fonction du nombre de personnes affectées et de la gravité du dommage. La nature du produit (naturel ou synthétique) n’a pas de rapport avec sa dangerosité.


Cependant, nous avons parfois tendance à considérer que tous les dangers auxquels nous prêtons attention sont aussi dommageables les uns que les autres. Le développement du mouvement anti-vaccination montre cette tendance à voir tous les risques comme étant égaux (en considérant les dangers de la vaccination et les dangers des maladies comme équivalents tant en gravité qu’en risque de problème). Les maladies que l’on prévient par la vaccination appartiennent au cadre supérieur droit du graphique. Les vaccinations déplacent le danger de ces maladies vers le cadre supérieur gauche en réduisant considérablement le nombre de personnes affectées par ces maladies. D’autre part, les vaccins en eux-mêmes possèdent une dangerosité généralement basse sur une frange limitée de la population, ce qui les place dans le cadre inférieur gauche. Pourtant, dans l’esprit de beaucoup de gens, les risques extrêmement rares (réels ou imaginaires) associés aux vaccins sont devenus égaux ou supérieurs que les risques (bien réels) d’attraper la maladie. Le problème est le même pour les additifs alimentaires.

Conclusion

Nous sommes exposés en permanence à une grande quantité de dangers, certains d’entre eux pouvant présenter un risque pour notre santé si nous nous y exposons, s’ils se trouvent en concentration excessive ou s’ils sont trop fréquents. Les erreurs dans la perception du risque sont la base de beaucoup de problèmes dans la communication sociale de la science. Ces erreurs sont partiellement dues à notre faible capacité à évaluer correctement ces risques (elles peuvent aussi être intentionnelles). Pour les éviter, nous devons évaluer chaque danger séparément, en analysant son potentiel de dégâts et son niveau d’exposition, ainsi que les alternatives possibles ou les conséquences de s’en dispenser, afin de savoir si quelque chose représente réellement un risque.


Plus d’information sur ce sujet :


La confusion créée autour de la différence entre danger et risque est soigneusement entretenue, avec un objectif voulu, généralement occulte, destiné à favoriser des ventes ou à provoquer une modification de l’opinion ou du comportement.
C’est sans aucun doute ce qui est en train de se produire depuis plusieurs années à l’encontre de l’agriculture conventionnelle, pour favoriser la consommation des produits bio. Ceux qui communiquent dans ce sens sont des entreprises capitalistes qui distribuent des aliments bio, ou d’ONG écologistes qui tentent d’attirer de nouveaux membres, ou d’augmenter leur pouvoir.
Ce marché est très lucratif, et les moyens mis en œuvre pour le développer n’hésitent pas à dénigrer tout ce qui s’interpose sur sa route.
Attirer le consommateur en jouant sur ses peurs est la seule chose qui compte.
Et les dégâts collatéraux occasionnés, qui sont parfois graves, n’ont aucune importance.

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