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dimanche 29 mars 2020

147- Merci agriculteur, de remplir notre garde-manger

MERCI, AGRICULTEUR, DE REMPLIR NOTRE GARDE-MANGER !

Sous ce titre (¡Gracias, agricultor, por llenar nuestra despensa !), José Antonio Arcos, journaliste espagnol spécialisé en information agricole, très centré sur l’Espagne et l’Europe, publiait il y a quelques jours un éloge aux agriculteurs sur sa page web, que je conseille à tous ceux qui s’intéressent à l’agriculture et à la production d’aliments.



Depuis plusieurs semaines, avec la crise actuelle du Covid-19, nous sommes tous très sensibilisés et reconnaissants de l’incroyable travail de tous les corps médicaux, souvent réalisé dans des conditions difficiles et même parfois précaires, avec un énorme dévouement en ces temps particulièrement difficiles que nous traversons.

José Antonio Arcos a voulu nous rappeler que les agriculteurs continuent à produire les aliments dont nous avons besoin, et que grâce à leur labeur quotidien et malgré la situation de confinement, nous disposons jour après jour d’aliments de qualité, bien que la vie économique de nos pays soit presque paralysée.

Je veux me joindre à cet éloge, en tant que consommateur et aussi en tant qu’agriculteur. Merci à tous.
Merci également à tous les ouvriers agricoles que poursuivent leur dur labeur dans les champs malgré la situation si tendue que nous vivons. Sans vous, beaucoup de fermes seraient à l’arrêt, malgré la bonne volonté des agriculteurs.

Image personnelle 

« Si nous pouvons rester enfermés chez nous durant quinze jours et ceux qui suivront avec le garde-manger plein, c’est grâce aux agriculteurs. C’est grâce au secteur primaire – qu’ils soient pêcheurs, éleveurs ou agriculteurs – que nous pouvons éviter la faim et la désespérance d’une situation comme celle que nous vivons en Espagne à cause du coronavirus. Il n’y a pas de famine parce qu’il y a des aliments. Il y a des aliments parce qu’il y a des producteurs (agriculteurs, éleveurs et pêcheurs).

Grâce à ce travail des hommes et des femmes de l’Espagne Vidée*, nous mangeons tous. L’Espagne Vidée ou Vide, l’Espagne rurale donne vie à l’Espagne urbaine et à chaque table sur laquelle on pose une assiette. Ce sont mes héros.

Valoriser  la souveraineté alimentaire.

Il est possible que désormais les millions d’Espagnols qui vivent en marge de l’agriculture et des différents secteurs de l’activité du monde agricole puissent comprendre le concept de souveraineté alimentaire. Ces deux mots, que durant ces dernières semaines les agriculteurs et les éleveurs ont crié dans les rues de toute l’Espagne, ne sont pas vides de sens.

Souveraineté alimentaire signifie la capacité d’une nation à s’auto-approvisionner. L’exemple typique, nous le voyons ces jours-ci alors que des millions de consommateurs ont fait des courses massives d’aliments, et ils ont trouvé les produits nécessaires pour remplir leurs paniers. Ces produits, ces aliments, n’apparaissent pas par génération spontanée dans un supermarché ou un magasin de fruits et légumes, ces aliments sans lesquels rien ne serait possible sont produits par un agriculteur. C’est leur créateur.

Cette souveraineté alimentaire prend un sens encore plus profond en situation de crise comme l’actuelle pour cause de coronavirus, face aux hypothétiques limitations ou fermetures des frontières. La souveraineté alimentaire permet que, en marge de ce qui pourrait se produire à l’extérieur, un pays reste capable d’alimenter sa population.

Merci, agriculteur et éleveur, gens de la terre. Merci pêcheur, homme de la mer.

Lorsque nous sortirons de cette pandémie (Covid-19), parce qu’il est certain que tous ensemble nous vaincrons le virus, quand ça se produira (ça se produira), s’il vous plait souvenez-vous que nous ne pouvons pas laisser tomber notre secteur primaire qui est celui qui nous donne à manger. C’est prioritaire.

A part que beaucoup peuvent désormais comprendre ce qu’est la souveraineté alimentaire, ils comprendront aussi pourquoi les agriculteurs sont un secteur stratégique.

Sans agriculture, il n’y a rien («Sine agricultura, nihil»**). Ce sont mes héros. Applaudissons-les tous. »

*L’expression Espagne Vidée (España Vaciada) s’est développée depuis quelques mois pour illustrer les effets de l’exode rural, de l’explosion démographique et économique des grandes cités du pays, et du manque de recours économiques, techniques et technologiques dont souffrent de plus en plus les zones rurales, sans qu’il y ait apparemment une volonté politique d’influer sur cette tendance. C’est aussi un mouvement de revendication de droits pour ces régions immenses, indispensables à la souveraineté alimentaire du pays, et abandonnées par les gouvernements successifs.
** Sine agricultura, nihil est la devise latine du corps des ingénieurs agronomes espagnols.


Cette crise pourrait s’avérer être le révélateur des politiques inadaptées de ces dernières décennies, qui ont vu le tissus industriel, artisanal et agricole se modifier profondément dans les pays industrialisés.
Les marchés des pays riches se sont convertis en un vaste champ de bataille de prix, obligeant de nombreuses activités et entreprises des secteurs primaire et secondaire à disparaître ou à chercher le salut dans des pays où les coûts sont beaucoup plus faibles, bien que beaucoup plus éloignés. Dans le même temps, pour des raisons que j’ai déjà expliquées dans plusieurs articles, la population urbaine a perdu le contact avec son agriculture et ne sait désormais plus ce qu’est le travail de la campagne, ses exigences et ses contraintes, les risques que doit supporter le secteur de production pour que tous les consommateurs puissent accéder à tout moment à une alimentation abondante, diversifiée et saine, à un prix très accessible.

Mais cette évolution a des conséquences que nous commençons à vraiment mesurer maintenant, en termes environnementaux et économiques bien sûrs, et désormais aussi en termes de sécurité sanitaire et de souveraineté alimentaire.

Nous sommes actuellement en pleine crise sanitaire. De plus en plus de pays prennent des décisions drastiques de confinement, plus ou moins réaliste en fonction du pays. Plus l’ordre de confinement est strict, plus le nombre de métier affectés augmente.
En Espagne, seules les activités liées à la santé, la sécurité, l’hygiène, la communication, la production d’énergie et l’alimentation ont encore le droit de fonctionner. Les autres activités ne fonctionnent plus que par télétravail. On se rend alors compte que les loisirs, le tourisme, l’industrie, la construction ne sont pas des activités de première nécessité. Tout cela peut s’arrêter, pour quelques jours, quelques semaines ou quelques mois, mais l’alimentation donc l’agriculture, reste la base de la survie.
En France, le manque de main d’œuvre immigrée pour cause de fermeture des frontières rend certains travaux agricoles impossibles. Un appel a été lancé il y a quelques jours, et en moins d’une semaine, 80.000 citadins y ont répondu. Est-ce un soudain intérêt pour les travaux des champs, le désir de fuir la ville et sa promiscuité, la possibilité de maintenir un revenu malgré la crise ou la possibilité d’échapper au confinement, qui attire tant de gens ?


Que restera-t-il de tout cela lorsque cette crise sanitaire sera finie ?
Qui se souviendra que la souveraineté alimentaire n’est pas une vue de l’esprit, mais un besoin vital de toute société humaine ?
Parlera-t-on encore de l’évolution de l’agriculture européenne vers une activité d’entretien des paysages, dont la rentabilité n’a pas vraiment d’importance, pourvu qu’elle soit « propre » et politiquement correcte ?
Pourra-t-on alors retrouver un débat sain, non idéologique, sur la production d’aliments, le besoin de développer une agriculture productive, durable, rentable, saine, destinée en priorité à une consommation de relative proximité ?



Très cher lecteur, si comme moi, vous êtes confiné chez vous, vous aurez le temps de lire.
Je ne résiste donc pas à l’envie de joindre le lien d’un article initialement publié le 19 mars 2015, c’est-à-dire il y a tout juste 5 ans. Les choses ont vraiment peu changé depuis.
Mais l’urgence de préserver la souveraineté alimentaire est toujours plus grande.
http://culturagriculture.blogspot.com/2015/03/40-fier-detre-agriculteur.html

jeudi 24 janvier 2019

142- Les alternatives aux pesticides -2- Le suivi de culture


LES ALTERNATIVES AUX PESTICIDES -2- LE SUIVI DE CULTURE


On ne peut pas vraiment classer le suivi de culture parmi les alternatives aux pesticides, mais j’ai décidé d’en faire le point de départ de cette série car c’est le fondement de la Protection Phytosanitaire Intégrée ou Raisonnée, et de la protection phytosanitaire en Agriculture Biologique.
Aucune des méthodes, techniques et nouveautés qui y entreront ne pourront se développer ni fonctionner correctement sans cette étape fondamentale.


Tout suivi (ou surveillance) des cultures sous-entend l’intégration d’un aspect rarement commenté et pourtant essentiel pour une agriculture moderne, productive, respectueuse, saine et durable: la connaissance.
Une agriculture durable est une agriculture de science et de connaissance.
Connaissance de la culture d’abord, son cycle physiologique, son adaptation climatique, ses exigences agronomiques, ses besoins nutritionnels, ses sensibilités sanitaires et physiologiques, sa compatibilité avec les cultures environnantes, etc.
Connaissance du sol, qui est le support vital de la culture, afin de prendre en compte les facteurs de sensibilité potentiels (pathogènes, risques de nématodes, d’asphyxie radiculaire, etc.), et de connaitre les apports nutritionnels du sol à la culture (y compris les risques de déficiences ou de carences).
Connaissance des risques adverses, comme en particulier les risques climatiques, les maladies, les ravageurs.
Connaissances des auxiliaires pour la défense des cultures (insectes, champignons et vertébrés prédateurs), ceux qui seront utiles pour aider à résoudre les problèmes spécifiques de la culture.
Connaissance de l’environnement des zones de culture, afin de savoir quelle aide il pourra nous apporter (zones favorables au développement de certains auxiliaires par exemple), ou quelles contraintes il suppose (la proximité de zones illuminées peut augmenter la présence de certains lépidoptères nocturnes nuisibles aux cultures par exemple), et ce que l’agriculteur devra faire, ou ne pas faire afin de tenir compte de cet environnement tout en tirant le meilleur parti possible pour son activité.

Précisons que ce niveau de formation et de connaissances, aujourd’hui reconnu comme étant le point de départ indispensable pour toute évolution de la production agricole vers des pratiques vertueuses, est un acquis récent (et pas encore totalement généralisé) dans les pays les plus développés (à partir de la deuxième moitié du XXème siècle), et qu’il reste encore à acquérir dans une grande partie du monde. L’agriculture reste de manière universelle, un des secteurs les plus arriérés de l’activité humaine et de l’économie mondiale, en matière d’instruction, de formation et de développement.

Image : Issiaka Konate (ARAF - Plateau Dogon), Mali

Une fois ces connaissances acquises et la culture mise en place, l’agriculteur devra mettre en œuvre tout un processus, souvent complexe, qui lui permettra de mettre sa culture dans les conditions les plus favorables à son développement et à sa production, tant en qualité qu’en quantité.
Un des points clé sera la protection de la culture contre les maladies et les ravageurs.

-       Il devra d’abord mettre en œuvre tous les moyens disponibles pour empêcher les attaques sanitaires de se produire. C’est la prophylaxie. Ce sera l’élimination de restes contaminés des cultures précédentes ou adjacentes, la taille, le nettoyage des abords, etc.
-       Il devra ensuite implanter des systèmes d’observation, de manière à détecter les attaques aussi précocement que possible. C’est la surveillance. C’est la mise en place de pièges de surveillance, de protocoles d’observation, de comptages, d’enregistrements climatologiques, etc.
-       Il mettra en relation les observations et comptages avec des niveaux de référence appelés “seuils de nuisibilité”, variables selon la culture, la région de culture, le type de parasite et l’époque. Il déterminera de cette manière à partir de quel moment une menace présente devient réellement dangereuse et présente un risque économique. C’est la notion de seuil d’intervention.
-       En même temps qu’il observe les populations de nuisibles, il observe la présence de prédateurs de tous types. Ce sont des insectes, des acariens, des champignons ou des vertébrés (oiseaux, serpents, carnassiers) qui s’alimentent des différents risques présents sur les cultures. Leur présence peut considérablement réduire, voire éliminer complètement la menace d’une population de nuisibles. C’est l’utilisation des organismes auxiliaires.
-       Il choisira la méthode d’intervention au cas par cas. Il utilisera des pesticides, naturels ou synthétiques, en les choisissant pour leur efficacité, leurs effets secondaires et les risques sur l’environnement et la santé, lorsqu’aucun autre moyen ne permettra de résoudre le problème. C’est la décision d’intervention.

Chaque culture, chaque période du cycle physiologique, chaque type de conditions climatiques demandera une réponse adaptée.

Le suivi des niveaux de populations de maladies et d’insectes nuisibles aux cultures et de leurs auxiliaires, permet de décider de la meilleure technique d’intervention, si elle est nécessaire, et de son moment optimal.

LE CHOIX DES PRODUITS

Quand j’ai commencé mon parcours agricole, au tout début des années 80, la phytopharmacopée disponible incluait un grand nombre de molécules synthétiques très polyvalentes. On traitait contre une attaque de pucerons, et tout ce qui était présent (diptères, hyménoptères, coléoptères, lépidoptères et autres insectes nuisibles ou utiles) était aussi éliminé. Le respect des équilibres n’était pas à l’ordre du jour, et de toute manière il aurait été difficile d’essayer, car aucun des pesticides disponibles et autorisés, ou presque, n’était sélectif.
Progressivement, des produits de plus en plus spécifiques sont apparus, réduisant la polyvalence, donc les risques de « nettoyage » intempestif.
Il faut cependant signaler que dans le même temps sont apparus, ou réapparus certains problèmes, souvent connus car décrits dans les traités anciens, mais jusque-là généralement contrôlés par la polyvalence des produits phytosanitaires.

L’information à l’agriculteur a également beaucoup augmenté.
Jusqu’aux années 90, il ne connaissait que le risque pour l’utilisateur (et même souvent seulement partiellement), et le délai d’emploi avant la récolte.
Progressivement, l’agriculteur a reçu une information toujours plus complète concernant la santé, l’environnement, et les conditions d’utilisation.
Avec l’amélioration des techniques de mesure et la baisse de leur coût, les contrôles de résidus de pesticides se sont généralisés. Des normes concernant chaque produit et chaque type d’aliment ont été établies.
Les produits les plus polyvalents ont été interdits pour la plupart.


S’il est vrai que jusqu’à la fin des années 80 il était habituel (mais pas systématique) que les agriculteurs traitent par calendrier, sans se préoccuper réellement de la présence de maladies ou de ravageurs, et encore moins des auxiliaires, ce n’est plus du tout le cas aujourd’hui, pour plusieurs raisons :
-       Le niveau de formation et de connaissance des agriculteurs a fortement progressé.
-       L’amélioration de l’appui technique auprès des agriculteurs par des structures publiques, privées ou de type coopératif permettent de faire progresser aussi les agriculteurs les moins formés.
-       La pression sociale autour d’une agriculture durable dont l’impact sur la santé et l’environnement soit minime a littéralement explosé ces dernières années.
-       La préoccupation de l’impact des pratiques agricoles par les agriculteurs eux-mêmes a fortement progressé.
-       La législation se durcit chaque année un peu plus, tant sur les autorisations de pesticides que sur les conditions d’emploi, et les contrôles et sanctions également, au moins dans les pays riches.
-       Les supermarchés, qui contrôlent la majeure partie des marchés de consommation dans les pays industrialisés, obligent leurs fournisseurs à suivre et respecter des cahiers des charges qui tous, actuellement, sont très accès sur les risques sanitaires et environnementaux. Les contrôles sont nombreux et les sanctions sévères.
-       Le coût de la protection phytosanitaire est élevé, et d’importantes économies sont possibles (en comparaison avec un programme de traitement systématique par calendrier) grâce à une bonne gestion.
-       De nombreux pesticides biologiques ou très spécifiques font leur apparition sur le marché, avec des exigences techniques particulières qui demandent des conditions d’emploi très précises, mais qui permettent à l’agriculteur des résultats techniques sans risque de résidus.


Il est d’ailleurs important de signaler que les seuils de nuisibilité utilisés dans les années 80 et 90 ont dû être révisés dans la plupart des cas à cause de l’évolution des solutions disponibles.
En effet lorsque l’agriculteur disposait de produits très polyvalents dotés d’un important effet de choc, il pouvait attendre que les attaques nuisibles atteignent des niveaux relativement élevés.
Aujourd’hui c’est très différent, car les solutions ont rarement un effet de choc puissant, obligeant l’agriculteur à anticiper.

La philosophie de protection n’est plus de « laisser venir et tout nettoyer », mais plutôt d’ « éviter que les problèmes puissent prendre de l’ampleur », ce qui les rendrait très difficiles à résoudre.

Ce changement de paradigme a également un impact très direct sur la manière qu’a l’agriculteur de se concentrer sur la protection de ses cultures, car il sait que s’il n’a pas su, ou pas pu, éviter le développement de certains problèmes, les conséquences économiques pourront être extrêmement graves.

Bref, le suivi de la culture est depuis longtemps un point technique important pour l’agriculteur.
Avec les nombreux changements de ces dernières années, c’est devenu une vraie méthode de travail qui occupe une place essentielle dans la protection de la culture, et dans l’obtention d’un résultat technique satisfaisant.

Oui, s’il est vrai que le suivi des cultures n’est pas, en soi, une alternative à l’emploi des pesticides, c’est en revanche un facteur primordial de réussite de la culture avec un minimum d’interventions pesticides.


mercredi 12 décembre 2018

141- Les alternatives aux pesticides -1- Pourquoi?


LES ALTERNATIVES AUX PESTICIDES -1- POURQUOI?

Mon précédent article m’a donné l’idée de cette nouvelle série, très importante face aux défis qui se présentent à l’agriculture moderne, dans un contexte d’exigence sociétale pour la réduction ou même l’interdiction des pesticides de synthèse, et la nécessité de maintenir une agriculture très productive, mais respectueuse de l’environnement et de la santé des consommateurs et des usagers.


Il me parait intéressant de faire un tour d’horizon de ce qui existe pour les substituer.
Car on ne fera pas une agriculture suffisamment productive sans moyens de protection phytosanitaire. Même s’il est vrai que certaines cultures, dans certaines conditions, peuvent être produites sans aucun pesticide, la très grande majorité des productions agricoles ont un besoin indispensable de moyens de contrôle et de pesticides, quelle que soit leur origine, afin que la production soit suffisante, le revenu de l’agriculteur aussi, et que la sécurité des aliments soit garantie pour le consommateur.

Je vous rappelle que je m’oppose radicalement à une interdiction des pesticides de synthèse.
C’est une escroquerie intellectuelle de laisser penser à un public non informé, naïf et manipulé, que l’agriculture peut vivre sans pesticide.
C’est également une escroquerie intellectuelle de laisser penser à ce même public, que des solutions non synthétiques existent pour remplacer tous les pesticides de synthèse dans toutes les situations de culture.
C’est encore une escroquerie intellectuelle de laisser croire à ce même public, que tout ce qui est naturel est bon, et qu’un pesticide naturel est meilleur qu’un pesticide de synthèse. Vous pouvez le voir dans ma série “Naturel vs synthétique”.
C’est enfin une escroquerie intellectuelle de laisser croire, comme c’est encore le cas d’une large proportion de consommateurs, que l’agriculture biologique n’utilise pas de pesticides. Les communications sont systématiquement faites sur le même modèle, où on indique “sans pesticide” et on renvoie par un astérisque à une note écrite en tout petit caractère et en fin de texte “de synthèse”. 
Il suffit, pour s’en convaincre, d’observer la progression européenne du marché des biopesticides :

Même si je suis certain de ce que je viens de vous expliquer, je suis aussi convaincu que le mouvement bio a le grand mérite d’obliger l’ensemble de la filière agricole à se poser des questions, à changer sa manière de regarder son activité, à chercher des alternatives aux aspects les plus négatifs, en particulier concernant l’impact sur l’environnement et les risques sanitaires.

Il est donc très intéressant de connaitre les méthodes alternatives disponibles ou en développement. Car même si je suis convaincu qu’une agriculture sans pesticide est impossible, je suis également convaincu qu’il est possible d’en réduire fortement l’emploi.
Beaucoup de chercheurs dans le monde essaient de trouver des solutions, car la suppression des pesticides synthétiques aurait de graves conséquences  sur la productivité de l’agriculture, sur la recrudescence de la faim dans le monde, et même sur les risques sanitaires de notre alimentation. Une des conséquences serait une probable forte augmentation du coût des aliments, de fortes difficultés financières pour les agriculteurs des zones affectées, et certains risques, souvent difficiles à évaluer, d’insécurité alimentaire. En gros, on peut estimer que la disponibilité des aliments sera plus difficile à maintenir stable.
Chers lecteurs des pays riches, ne vous inquiétez pas. Vous aurez toujours à manger. Vous avez la chance, comme moi, de vivre dans un pays solvable, cible de choix pour l’exportation, une de ces destinations qui ne manquera jamais d’aliments car on y a les moyens de les payer.
Mais les habitants des pays en développement risquent de souffrir beaucoup plus de difficultés alimentaires, plus qu’aujourd’hui encore, puisque l’exportation d’aliments pourrait se convertir en source essentielle de revenus pour les états et les propriétaires.


Les nouvelles méthodes attirent particulièrement l’attention des multinationales et de certaines startups, bien décidées à profiter d’un très gros gâteau qui se profile à l’horizon, la fourniture massive d’aliments aux pays riches.
Et c’est bien normal.
Il y a un réel besoin.
L’évolution des mentalités, tout d’abord dans les pays développés, puis progressivement dans les pays en développement pousse l’agriculture vers la production biologique, ou tout du moins, vers une production moins gourmande en pesticides.

En fait, ce n’est pas exactement ça. Quelle que soit la méthode de production appliquée, et même s’il est vrai qu’il existe des moyens pour réduire la pression des attaques de beaucoup de maladies et de ravageurs, il n’en reste pas moins que les cultures y seront toujours plus ou moins sensibles.
Afin d’éviter des pertes de production excessives, l’agriculteur va mettre en œuvre tous les moyens disponibles pour éviter les dégâts potentiels.

L’agriculture biologique interdit tout ce qui n’est pas d’origine naturelle (à quelques exceptions près), sans pour autant garantir l’innocuité de la technique utilisée, ni même les risques environnementaux qu’elle présente, comme c’est le cas pour le cuivre ou l’huile de neem, ou par la production de toxines naturelles par déficience du contrôle des maladies fongiques.


L’agriculteur conventionnel n’a plus, aujourd’hui, aucun intérêt à utiliser les pesticides aveuglément. Ils sont chers, voire très chers, et ils peuvent avoir des effets secondaires sur la culture elle-même, comme c’est le cas des pyréthroïdes avec les acariens, qui favorisent le développement d’autres problèmes phytosanitaires qui à leur tour exigeront l’utilisation d’autres pesticides.

Les deux grandes orientations de la production, bio ou conventionnelle, se rejoignent donc sur le fond du problème: toute intervention dans les champs a des effets secondaires et des conséquences indésirables.
Rien n’est jamais anodin, qu’on utilise une technique respectueuse ou un pesticide naturel, ou qu’on utilise un pesticide de synthèse.

Le sujet de cette nouvelle série est précisément de répertorier les techniques et méthodes disponibles afin d’éviter l’utilisation des pesticides, spécialement les synthétiques.
Sur certaines cultures, les alternatives non synthétiques ne permettent pas, actuellement, d’assurer une production suffisante.
Mais ça viendra, je ne sais ni quand ni comment, mais ça viendra.

En attendant, toute interdiction non correctement préparée par l’existence préalable d’une solution de substitution confirmée, aura de graves conséquences sur l’alimentation.
La probable interdiction prochaine du glyphosate pourrait se révéler désastreuse, en particulier pour des méthodes de production vertueuses comme l’agriculture de conservation, avec finalement un résultat exactement inverse à celui recherché.
L’interdiction des néonicotinoïdes, dont les effets sur les abeilles sont discutables et controversés aura également de graves conséquences pour certaines cultures.


Il serait préférable de placer des priorités, sans parti pris, sans idéologie, selon des critères scientifiques indiscutables, et de favoriser la recherche de solutions pour résoudre ces priorités.

De nombreux travaux sont en cours ou ont déjà débouché. Je vais vous les présenter dans plusieurs chapitres de cette série, et je publierai par la suite un nouvel article à chaque fois qu’une innovation méritera qu’on parle d’elle.

Dans les prochains chapitres de cette série, je vous parlerai de l’évolution des connaissances sur les ravageurs et les maladies, ainsi que du comportement des plantes vis à vis de ces agresseurs, des pesticides d’origine naturelle, des organismes utiles vivants susceptibles d’éviter l’emploi des pesticides, de l’influence que peut avoir l’agriculteur sur les capacités d’autodéfense des plantes, de l’utilisation des phéromones, de l’influence de la biodiversité sur les risques parasitaires, de la recherche génétique, etc.

A bientôt donc.

samedi 30 juin 2018

134- La perception du risque

LA PERCEPTION DU RISQUE

Un intéressant article publié en mai sur le blog espagnol « El ecologista transgénico » (L’écologiste transgénique) nous informe sur la perception du risque par le public, et nous met en garde contre l’énorme pression médiatique que nous subissons quotidiennement, avec la perception parfois erronée que nous avons de certains sujets.


Cet article m’intéresse beaucoup car l’agriculture, et en particulier les pesticides, font partie des cibles les plus fréquemment affectées par ce problème, très souvent de manière injustifiée.


« La perception du risque : un sujet dangereux
12 mai 2018

Les erreurs dans la perception du risque sont la base de beaucoup de problèmes dans la communication de la science, par conséquent je vais consacrer cet article à ce sujet, en tentant d’éclaircir les concepts à travers plusieurs exemples. C’est que tous les jours, dans notre vie quotidienne, nous devons prendre une infinité de décisions qui sont un exercice d’équilibre entre bénéfices et risques, certaines inconscientes, d’autres plus raisonnées. Malheureusement les humains ne sont pas très bons pour évaluer ces risques. Ça complique beaucoup notre capacité à prendre des décisions cohérentes, depuis les décisions médicales, plus ou moins importantes, jusqu’au choix des aliments que nous portons à notre bouche.


De fait l’évidence est claire, nous ne pouvons pas éviter ces erreurs. Notre irrationalité apparente sur ces points est le fruit de processus innés qui opèrent hors de notre contrôle conscient. Il a été identifié un certain nombre de « facteurs de peur » émotionnels qui font que certaines menaces potentielles produisent plus de peur que d’autres, sans relation avec ce que peut dire l’évidence :
-       Les risques créés pas l’homme nous effraient plus que les risques naturels. Il est donc probable que nous soyons plus effrayés par les cultures transgéniques, la radiation des centrales nucléaires ou les usines chimiques, que par les risques « naturels » comme le lait non pasteurisé, les médecines naturelles ou le rayonnement cancérigène du soleil.
-       Nous nous inquiétons davantage pour les risques que nous ne pouvons pas contrôler et nous avons tendance à sous-estimer les risques que nous pouvons contrôler. Par exemple nous surestimons le risque du glyphosate (ou d’autres produits phytosanitaires) mais nous sous-estimons le risque de ne pas manger suffisamment de fruits ou de légumes, ou le sédentarisme.
-       Les risques imposés nous font plus peur que ceux que nous prenons volontairement. Pour cette raison, la perception du risque est plus grande dans le cas de la radiation des centrales nucléaires que dans le cas de la radiation du soleil, à laquelle nous nous exposons volontairement.
-       Nous sommes mauvais pour évaluer les risques et les bénéfices à long terme. Nous avons une tendance innée à nous centrer sur le court terme. Par exemple, quand des maladies comme la rougeole ou les oreillons disparaissent, les bénéfices de la vaccination qui ont permis de les vaincre ne sont plus évidents et peuvent être remis en question.
-       Nous oublions souvent de considérer le risque de ne rien faire, ou de l’alternative.

Ces raccourcis mentaux et notre désir de réponses simples à propos de la causalité, du risque et du bénéfice, conduisent à certaines erreurs communes dans la façon dont nous agissons dans notre propre vie.


Danger et risque

Danger et risque sont deux concepts différents mais reliés.

Un danger est un agent qui dispose du potentiel de causer un dommage.
Le risque mesure la probabilité de dommage par un danger.


Les dangers se transforment en risques seulement en cas d’exposition. Exemple : la radiation solaire est un danger. Mais si je ne m’expose jamais (ou que je me protège) à la radiation, je ne trouverai pas confronté au risque de brulures ou de mélanomes, bien que le danger existe bien. Malgré cette différence, nous tendons à considérer tous les dangers comme des risques, indépendamment de notre niveau d’exposition.

Ce phénomène est très évident dans la classification des cancérogènes du CIRC (Centre International de Recherche sur le Cancer (IARC http://monographs.iarc.fr/ENG/Classification/). L’identification des dangers est le premier pas de l’évaluation des risques, mais ce n’est pas, en soi, une évaluation des risques. Pourtant nous voyons en permanence des études d’identification de dangers présentés comme des évidences de risques réels. Ces classifications se basent sur la force de l’évidence et non sur le degré de risque. Deux facteurs de risque pourraient être inclus dans la même catégorie bien que l’un triple le risque de cancer et l’autre ne l’augmente que d’une petite fraction. Un exemple clair est celui du tabac et de la viande transformée, inclus tous deux dans la catégorie 1 de la classification. Selon Cancer Research UK (http://scienceblog.cancerresearchuk.org/2015/10/26/processed-meat-and-cancer-what-you-need-to-know/), fumer cause 19% de tous les cancers. Au contraire, on estime que « seulement » 3% de tous les cancers son causés par la viandes transformée et les viandes rouges combinées. En conséquence, l’évidence de que la viande transformée provoque le cancer est aussi forte que celle du tabac, mais le risque du tabac est très supérieur.

Tous les dangers ne sont pas égaux

Comme nous l’avons vu, tous les dangers ne sont pas égaux, ceux-ci peuvent affecter un nombre distinct de personnes et être plus ou moins dommageables. L’observation du graphique nous permet de diviser les dangers en quatre catégories en fonction du nombre de personnes affectées et de la gravité du dommage. La nature du produit (naturel ou synthétique) n’a pas de rapport avec sa dangerosité.


Cependant, nous avons parfois tendance à considérer que tous les dangers auxquels nous prêtons attention sont aussi dommageables les uns que les autres. Le développement du mouvement anti-vaccination montre cette tendance à voir tous les risques comme étant égaux (en considérant les dangers de la vaccination et les dangers des maladies comme équivalents tant en gravité qu’en risque de problème). Les maladies que l’on prévient par la vaccination appartiennent au cadre supérieur droit du graphique. Les vaccinations déplacent le danger de ces maladies vers le cadre supérieur gauche en réduisant considérablement le nombre de personnes affectées par ces maladies. D’autre part, les vaccins en eux-mêmes possèdent une dangerosité généralement basse sur une frange limitée de la population, ce qui les place dans le cadre inférieur gauche. Pourtant, dans l’esprit de beaucoup de gens, les risques extrêmement rares (réels ou imaginaires) associés aux vaccins sont devenus égaux ou supérieurs que les risques (bien réels) d’attraper la maladie. Le problème est le même pour les additifs alimentaires.

Conclusion

Nous sommes exposés en permanence à une grande quantité de dangers, certains d’entre eux pouvant présenter un risque pour notre santé si nous nous y exposons, s’ils se trouvent en concentration excessive ou s’ils sont trop fréquents. Les erreurs dans la perception du risque sont la base de beaucoup de problèmes dans la communication sociale de la science. Ces erreurs sont partiellement dues à notre faible capacité à évaluer correctement ces risques (elles peuvent aussi être intentionnelles). Pour les éviter, nous devons évaluer chaque danger séparément, en analysant son potentiel de dégâts et son niveau d’exposition, ainsi que les alternatives possibles ou les conséquences de s’en dispenser, afin de savoir si quelque chose représente réellement un risque.


Plus d’information sur ce sujet :


La confusion créée autour de la différence entre danger et risque est soigneusement entretenue, avec un objectif voulu, généralement occulte, destiné à favoriser des ventes ou à provoquer une modification de l’opinion ou du comportement.
C’est sans aucun doute ce qui est en train de se produire depuis plusieurs années à l’encontre de l’agriculture conventionnelle, pour favoriser la consommation des produits bio. Ceux qui communiquent dans ce sens sont des entreprises capitalistes qui distribuent des aliments bio, ou d’ONG écologistes qui tentent d’attirer de nouveaux membres, ou d’augmenter leur pouvoir.
Ce marché est très lucratif, et les moyens mis en œuvre pour le développer n’hésitent pas à dénigrer tout ce qui s’interpose sur sa route.
Attirer le consommateur en jouant sur ses peurs est la seule chose qui compte.
Et les dégâts collatéraux occasionnés, qui sont parfois graves, n’ont aucune importance.

Image : https://s-media-cache-ak0.pinimg.com/originals/ea/29/24/ea29240b4ccba8913893c942ec758eb9.jpg

dimanche 10 juin 2018

132- Intempéries -11- Vortex polaire


INTEMPÉRIES – VORTEX POLAIRE


Cette année 2018 a encore apporté son lot d’intempéries, ici, en Andalousie, comme dans beaucoup d’autres endroits de la planète.
Ce n’est pas tant le type d’intempéries qui est remarquable, sinon leur enchainement, leur fréquence et leur intensité, et bien entendu leurs conséquences. Dans le cas du pêcher ici, on peut parler de la formation de fruits multiples, conséquence de la chaleur en automne, de la difficulté pour les plantes à entrer en dormance, due à un automne interminable, aux dégâts de gel de printemps, aux dégâts de frottement de vent sur les jeunes fruits, aux dégâts de grêle, etc.


Depuis juin 2017, c’est à dire en l’espace d’un an, on peut citer, dans l’ordre, un été particulièrement chaud, battant le record de jours à plus de 40ºC, un automne très sec, chaud et long, un hiver sans pluie et très froid pour la région, des gelées de printemps, puis à partir de fin février, des pluies abondantes et à répétition, accompagnées de vents violents et de nombreux épisodes de grêle, un mois de mai particulièrement frais et peu lumineux, et un mois de juin qui démarre sous le signe de la fraicheur et de l’humidité.
Les années se suivent et ne se ressemblent vraiment pas. Elles ne se ressemblent tellement pas que mes données historiques, accumulées depuis 1974, ne me servent pratiquement plus à rien.
Or comme je vous en ai déjà parlé, les modèles mathématiques sont habituellement d’une grande utilité pour prévoir, anticiper.
Cette capacité à anticiper nous sert à prévoir les dates et la gravité de certains risques phytosanitaires, à situer les dates de récolte, à réaliser des apports d’irrigation ajustés, à fixer les dates des semis, etc.
Ces modèles représentent un élément essentiel dans les méthodes d’agriculture respectueuses de l’environnement, que ce soit la production intégrée ou toutes les formes d’agriculture biologique.

L’agriculture repose sur des cycles naturels, eux-mêmes conditionnés par la météorologie. Les dérèglements du temps affectent très directement les comportements des plantes et des animaux, avec des conséquences potentiellement graves sur la production des aliments.

Image personnelle

Je constate ici que 2018 est la troisième année consécutive montrant des signes tangibles d’un dérèglement climatique. Une année atypique de temps en temps a toujours été la règle. Une période de sécheresse prolongée sur plusieurs années, aussi. Mais une telle succession d’anomalies diverses est très remarquable.

Jusqu’à présent, on nous a toujours dit que le réchauffement climatique est difficile à apprécier localement, que ce sont les données globales qu’il faut prendre en compte. Et jusqu’à 2015, on pouvait le constater, avec une variabilité, somme toute, assez habituelle.
Mais cette série de trois années atypiques devient préoccupante. Il semble que nous entrons dans une phase, également annoncée depuis longtemps par les météorologistes, celle des phénomènes extrêmes.

Un article, publié au mois de mars dernier dans une revue digitale mexicaine, nous apporte une partie de l’explication de cette situation, et nous invite à nous préparer à devoir subir de sérieuses difficultés climatiques dans les décennies à venir.


L’affaiblissement du vortex polaire provoque des froids extrêmes en Europe
Vendredi 2 Mars 2018

Le même phénomène, qui est lié au réchauffement global anthropogénique, a affecté notre pays en janvier dernier

Figure 1 : Le graphique montre les valeurs de températures historiques pour cette époque de l’année dans l’Arctique. La courbe rouge correspond à la température durant les premiers mois de 2018, la courbe blanche la valeur attendue. Ce phénomène crée un dégel historique dans la région qui entoure le Pôle Nord.



Par :
Dr. Alfredo Sandoval Villalbazo, coordinateur du Programme de Service Départemental de Physique du Département de Physique et Mathématiques de l’Université Ibéro Américaine Ville de Mexico.
Chercheur National Niveau II (SNI)


En 2014 fut publiée dans la revue Nature une étude dans laquelle était analysé l’effet du réchauffement de l’Arctique sur le comportement des courants d’air froid qui existent dans cette région de la planète (1). Les auteurs de l’étude montraient que ce réchauffement altèrerait de manière significative l’équilibre du vortex polaire, au point que des masses d’air très froid descendraient éventuellement vers les continents, produisant des froids extrêmes à des latitudes moyennes.

Quatre ans plus tard, l’effet prévu par les auteurs de cette étude s’est vérifié de manière dramatique, affectant la côte Est des Etats-Unis, le Nord-Est du Mexique (2) et plus récemment la Sibérie et l’Europe Occidentale, où ont été constatés des dizaines de décès dus aux froids extrêmes.

Le scénario a également été anticipé, de manière plus urgente, dans une communication scientifique récente envoyée à la Société Météorologique Nord-Américaine; cette dernière fut soumise à un rigoureux arbitrage en mai 2017 et publiée en ligne le 1er février 2018 (3).

Les concentrations élevées de dioxyde de carbone dérivées des activités humaines telles que la combustion des carburants fossiles et les habitudes alimentaires ont fait que l’Arctique enregistre un taux de réchauffement très supérieur au reste de la planète (4).

Pendant les mois de janvier et février 2018, les températures enregistrées dans l’Arctique ont dépassé de près de 20ºC leurs valeurs normales historiques (voir figure 1). Les courants d’air relativement chaud qui ont pénétré dans le cercle polaire boréal ont agi comme une dague qui a donné lieu à deux grandes masses d’air froid lesquelles, en descendant vers les continents, ont provoqué des températures inhabituellement basses, d’abord en Amérique du Nord et ensuite en Europe (voir figure 2).

Figure 2 : Sur cette image, élaborée par l’Institut du Changement Climatique de l’Université de Maine le 10 février 2018, on observe le vortex polaire coupé en deux. Les températures autour du Pôle Nord se trouvent environ 20ºC au-dessus de leur valeur normale (région rouge près du pôle), pendant qu’en Europe et en Amérique du Nord on enregistre des températures significativement basses (régions bleues).



Depuis le début février, la masse d’air polaire située en Sibérie a commencé à se déplacer vers l’Europe de l’ouest formant ce qu’on appelle « la Bête de l’Est », qui a provoqué des tempêtes de neige impressionnantes, même dans des régions situées très au sud de l’Italie (voir figure 3).

Les conséquences du dégel dans l’Arctique ne se limitent pas à des épisodes d’hivers très froids capables d’engendrer des dégâts irréversibles dans les communautés vulnérables. « Ce qui se produits dans l’Arctique ne reste pas dans l’Arctique », mais les altérations dans les modèles des courants atmosphériques extrêmes tels que les ouragans de forte intensité et les vagues de chaleur mortelles.

De plus, on a enregistré des changements dans les propriétés physiques des océans qui affectent les écosystèmes, provocant la migration de nombreuses espèces animales et dans certains cas des scénarios d’extinction.

Figure 3 : sur cette image du début mars 2018 on voit le vortex polaire divisé, avec l’Arctique anormalement chaud, des températures très basses en Europe et des températures modérément basses sur la côte ouest des États-Unis. Les couleurs indiquent les déviations par rapport aux valeurs moyennes pour cette époque de l’année.



A cause des caractéristiques inhabituelles des phénomènes climatiques enregistrés en 2018, de nombreux moyens de communication à l’étranger ont dû concentrer leurs efforts pour fournir la compréhension du phénomène de l’affaiblissement du vortex polaire (5). Il est ironique de constater que ces médias ont dû recourir à de l’information connue depuis des années, publiée dans des revues scientifiques de haut niveau, mais qui était alors passée inaperçue.

Les concentrations de gaz à effet de serre ne baisseront pas dans les prochaines décades jusqu’aux niveaux enregistrés au début du XXème siècle. Il est donc évident qu’on continuera à assister à des phénomènes extrêmes en lien avec le réchauffement climatique. C’est seulement grâce à un meilleur rapprochement entre la communauté scientifique, la société et les différents secteurs des gouvernements qu’on pourra affronter avec succès les scénarios dérivés de la crise écologique que traverse l’humanité. »


Références :

(1)  Baek-Min Kim , Seok-Woo Son, Seung-Ki Min, Jee-Hoon Jeong, Seong-Joong Kim , Xiangdong Zhang, Taehyoun Shim & Jin-Ho Yoon,  “Weakening of the stratospheric polar vortex by Arctic sea-ice loss”,  Nature Communications 5, 4646 (2014)

(2)  A. Sandoval-Villalbazo, ¿Por qué el calentamiento ártico agudiza el frío en nuestro país?, Prensa Ibero, 16 de enero de 2018.

(3)  Kretschmer M. , D. Coumou, L. Agel, M. Barlow, E. Tziperman & J. Cohen,  2017: “More-persistent weak stratospheric polar vortex states linked to cold extremes”,: Bulletin of the American Meteorological Society 

(4)  A. Sandoval-Villalbazo, “ANÁLISIS: Ritmo de calentamiento en el Ártico, superior al resto del planeta”, Prensa Ibero, 2 de mayo de 2017.

(5)  Quelques notes de médias internationaux dans lesquelles sont incluses des descriptions du comportement du vortex polaire dans le contexte du froid en Europe sont :

La revue Forbes

Le journal ABC en Espagne

Le tabloïde britannique The Sun

Le journal Financial Times