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dimanche 7 août 2016

85- L'illusion végane

L’ILLUSION VÉGANE
OU COMMENT PEUT-ON ÊTRE VÉGAN ?

Vous êtes végan ou végane, car vous refusez la souffrance animale. Vous avez, par ce changement dans votre alimentation, fait un acte militant pour dire que vous n'êtes pas barbare, que vous respectez les animaux, qui sont des êtres  sentients (qui ont la capacité de souffrir). Vous allez nettement plus loin que les végétariens dans la mesure où vous refusez tous les aliments d’origine animale, les œufs, les produits laitiers, car vous vous opposez au principe de l’élevage.

Ce respect passe, pour vous, par un respect plus général de la Nature, qui vous fait habituellement refuser aussi l'agriculture conventionnelle, car elle lutte contre un grand nombre d'animaux, "ennemis" des cultures, qu'ils soient insectes, acariens, rongeurs, gastéropodes ou autres, grâce à l'emploi de pesticides, d'appâts ou de pièges.

Vous vous approvisionnez en général directement chez les producteurs quand vous en avez la possibilité, et dans les boutiques ou rayons "bio" sinon.

Photo: http://www.vomhof.ch/fileadmin/Vomhof/Headerbilder/Hofladen_buehler.jpg

Là, vous faites une première erreur, car les agriculteurs bio ont les mêmes problèmes, luttent aussi contre les mêmes animaux « ennemis » des cultures, qu’ils soient insectes, acariens, rongeurs, gastéropodes et autres, grâce à l'utilisation de pesticides, d'appâts ou de pièges. Beaucoup de consommateurs associent l'agriculture biologique avec la non-utilisation de pesticides. C'est absolument faux. Pourtant les enquêtes de perception de ce qu’est l’agriculture biologique sont rares. Une enquête récente montre que plus de la moitié des français ignore que l’agriculture biologique utilise des pesticides.

Le bio utilise des pesticides chaque fois que la gestion de la culture l’exige, mais d'origine naturelle, alors que les agriculteurs conventionnels, en plus des produits naturels, ont la possibilité des produits de synthèse. Donc il existe une vaste liste de pesticides autorisés en agriculture biologique, qui font les mêmes effets et ont souvent les mêmes défauts que les pesticides de synthèse. Sauf qu'ils sont d'origine naturelle.
Sont-ils meilleurs pour autant? Non, juste qu'ils sont d'origine naturelle et même pas toujours, d’ailleurs. On pourrait par exemple longuement discuter l’origine naturelle de produits comme la deltaméthrine, le spinosad, ou les phéromones, largement employés en agriculture biologique, mais dont la SYNTHÈSE est parfaitement industrielle et chimique.
Mais je m’éloigne du sujet.

Tout ça pour dire que vous achetez des aliments bio pour rester dans votre logique philosophique. De cette manière vous vous assurez que vous n'avez aucune incidence en relation avec l’exploitation animale et les mauvais traitements aux animaux.

Est-ce bien certain?

Je suis au regret de vous annoncer que vous vous trompez, sur ce point également. L'agriculture biologique utilise de nombreux sous-produits de l'élevage. Or quand on fait de l'élevage, les animaux vont être traits, tondus, exploités ou abattus, n’est-ce pas ?

Mais de quels sous-produits parlons-nous?
Et bien par exemple du fumier, engrais naturel animal bien connu, dont l'origine n'est pas douteuse et qui est la base même de la fertilisation en agriculture biologique. Evidemment, le fumier sera issu d’élevage biologique, mais c’est tout de même de l’élevage, avec tout ce que ça implique et que vous refusez catégoriquement.

Photo: http://www.science-et-magie.com/PLANTES/images/fumier.jpg

Mais les fumiers ne sont pas toujours équilibrés par rapport aux besoins des plantes. Alors on peut avoir besoin d'apporter des oligoéléments, ou des acides aminés, bref des compléments nutritionnels pour les plantes. Une forme efficace, économique, et finalement très fréquente pour apporter tout ça est le sang. Oui, le sang, un sous-produit des abattoirs. Du sang de bœuf en particulier, ou de volailles, ou de mouton, qui ne sont pas fréquemment utilisés dans l'alimentation humaine, au contraire du sang de porc.
Si l'agriculteur a besoin de renforcer la nutrition calcique de ses cultures, tout en apportant un complément de phosphore, il peut aussi utiliser de la farine d'os, autre sous-produit des abattoirs. La farine d'os peut aussi avoir un effet secondaire intéressant comme répulsif des rongeurs, qui aiment aussi les fruits et les légumes bio.
On peut aussi parler de biopesticides, aux propriétés fongicides et bactéricides, dont l'un, récemment découvert, et de plus en plus utilisé, est le chitosan, un polymère naturel extrait des coques de crustacés (crevettes, langoustes, homards, crabes, etc.), donc sous-produit de l'industrie de la pèche.

Quelle horreur ! Peut-être pensez-vous déjà à vous réfugier dans la biodynamie, qui elle, au moins, n'utilise pas de pesticides ni de fertilisants, même bio? C'est vrai, là-dessus vous avez raison. La biodynamie est une agriculture à part, qui cherche l’équilibre entre la culture et son environnement par des voies spécifiques. C'est plus difficile à trouver, car la production est très marginale, et plus difficile à mettre en œuvre pour l’agriculteur, en particulier sur les fruits et légumes, mais là au moins, on est sûr de ce qu'on va trouver.

Est-ce bien certain?

Deux des préparations essentielles de la biodynamie, sans lesquelles il n'y a pas d'agriculture biodynamique, puisque ce sont les éléments de base de la méthode, sont la bouse de corne (préparation 500), et la silice de corne (préparation 501).

Photo: http://unboutdebois.com/WordPress3/wp-content/uploads/2013/10/IMG_4267.jpg

Ces deux préparations, comme leur nom l'indique, utilisent des cornes de vaches, et en grandes quantités. Dans un cas, la corne est remplie de bouse fraiche (autre sous-produit de l'élevage), dans l'autre de silice, avant d'être placées en terre durant plusieurs mois, pour suivre leur processus de préparation, avant d’en extraire un principe actif qui sera pulvérisé sur les cultures.
Et où trouve-t-on des cornes en grandes quantités?
Dans les abattoirs, j'en ai bien peur...
La biodynamie utilise 6 autres préparations, destinées au compostage. La préparation 502 utilise la vessie de cerf, la 503 l’intestin grêle de bovin, la 505 les crânes d’animaux domestiqués, et la 506 le mésentère de vache. Bref, l’agriculture biodynamique a besoin de beaucoup d’animaux morts.
Et en plus, l’agriculture biodynamique privilégie la traction animale sur la traction mécanique, utilisant les bœufs, les mules ou les chevaux de trait.

Photo: http://vernoux.org/ecodyn/wp-content/uploads/2014/04/Pulve%E2%95%A0%C3%BC-traction-animale.jpg

Tous ces organes d’animaux morts, et les efforts physiques importants et les possibles souffrances que représente la traction d’outils agricoles, sont-ils compatibles avec le véganisme ?

Désespéré(e), vous décidez donc de produire vous-même vos fruits et vos légumes, et tous vos aliments, de manière totalement naturelle, dans votre jardin, sous votre entière responsabilité et avec l'aide de personne, pour être sûr(e) de l'origine de ce que vous allez manger.
Bien, d'abord, si vous êtes citadin(e), ce qui est le cas de beaucoup de végans, idéologie peu prisée à la campagne, vous allez devoir changer de vie. Un jardin, pour alimenter une famille toute l’année, ça ne se fait pas facilement dans un deux pièces en centre-ville.
Gommons cet inconvénient. Vous changez de vie et vous vous installez à la campagne.
Vous allez pouvoir préparer votre potager et votre verger ! Enfin !
Il vous faut donc arracher les mauvaises herbes, labourer, retourner le sol pour l'ameublir, le préparer pour faire place nette avant de semer ou de planter vos futurs aliments. Mais en labourant, vous allez faire de sérieux dégâts à la faune et à la micro faune du lieu. Mais, bon, disons que c'est un sacrifice nécessaire.
Les plantes vont devoir s'alimenter. Elles vont devoir prélever les éléments nutritifs dans le sol. Et d'où viennent-ils, ces éléments nutritifs du sol? De la décomposition de restes végétaux, mais aussi de la décomposition de restes animaux. La faune et micro faune du sol vivent et meurent, pour être ensuite décomposées et les éléments minéraux qu'elles contiennent sont mis à la disposition de la flore locale.
Gommons cet autre inconvénient, car c'est le cycle de la vie, et que les humains n'ont rien à y voir.

Quand vos cultures sont installées, vous les observez avec gourmandise. Quelles belles tomates, pommes, céréales, courgettes et autres! Quel plaisir!
C'est sûr, mais vous n'êtes pas les seuls à regarder cette merveille de la Nature avec gourmandise. Une quantité hallucinante d'animaux de tous genres et de toutes tailles va s'y intéresser, comme par exemple des escargots, des limaces, des rongeurs, des oiseaux, des sangliers, des cervidés, des pucerons, des acariens, des cochenilles, des nématodes, des coléoptères, des lépidoptères, des diptères, des hémiptères, des thysanoptères, et j'en oublie...

Photo: http://plandejardin-jardinbiologique.com/wa_images/lapin%20dans%20un%20potager.jpg

Vous allez donc vous heurter à un autre problème: soit vous augmentez (beaucoup) la taille de votre potager et de votre verger, afin qu'ils donnent suffisamment pour vous, votre famille et pour toute l'impressionnante faune du lieu,
soit vous allez devoir avoir recours aux pièges, aux appâts, aux répulsifs, et même, et même, et même… aux pesticides (bio bien sûr).
Bref, vous allez devoir agresser, repousser, ou même tuer de très nombreux animaux.

La vie est dure. C'est une lutte pour l'alimentation, une lutte pour la survie.
Et j'ai bien peur que le véganisme ne soit qu'une illusion, un mouvement intellectuel issu avant tout de l'ignorance du fonctionnement de la Nature.
Nous n'en sommes qu'un des composants. Le cycle naturel implique obligatoirement, pour tous les animaux et tous les végétaux, d'utiliser la vie et la mort des autres pour ses propres besoins, et de lutter, tous les jours, pied à pied, pour sa propre survie et pour la concurrence alimentaire.
L'être humain ne peut en aucun cas écarter l'exploitation, volontaire ou involontaire des animaux. C'est la loi de la Nature.
Bon, soyons positif, tout ceci ne veut pas dire qu'il faille accepter la maltraitance animale. Au contraire, je suis tout à fait favorable à l'imposition dans l'agriculture d'une charte de bonnes pratiques d'élevage et de bonne pratique d'abattage. Plusieurs scandales ont éclaté récemment et c'est inacceptable, mais je ne crois pas que le refus de consommer n’importe quel produit ou sous-produit animal soit une solution.

C'est une illusion. Chacun pourra en accepter l'évidence, ou pas. Mais il n’y a aucun doute.
Le végétarisme et le véganisme sont suivis, avec toute la bonne foi du monde, par des gens qui en ignorent les tenants et les aboutissants, et qui ne sont pas conscients (ou refusent de voir) qu'ils sont avant tout, une cible marketing.
Oui, vous êtes un marché juteux de gens prêts à payer au prix fort, des produits dont vous croyez qu'ils sont compatibles avec vos convictions.
Vous faites partie des niches de marché, au même titre que les céliaques et allergiques de tous poils, donnant ainsi des marges très lucratives à tous les produits sans gluten, sans lactose, sans sucre, sans phosphate, sans viande, ou végans.

Mais bon je suis sûr que vous êtes totalement cohérents avec vos convictions.
Vous n'avez donc chez vous,
Rien en cuir, ni sofa, ni siège de voiture, ni ceinture, ni vieux livres, ni portefeuille, ni gants,
Rien en corne, ni peigne, ni couteaux anciens,
Rien en poils, ni brosse, ni pinceaux, ni toque, ni matelas ou sièges en crin, ni cols,
Rien en ivoire, ni en faux ivoire fait en os,
Rien en autres dérivés animaux, comme les abat-jours en vessie, par exemple.
Vous n’utilisez non plus aucun produit de beauté qui contienne de la graisse animale.
Et bien entendu, vous n’avez non plus aucun vêtement en laine, mohair, mérinos, shetland, pashmina, alpaga, angora, ni chaussures, pantalons ou blousons en cuir, chemisiers ou foulards en soie, sans parler, bien entendu, des fourrures, mais ça va sans dire.
La cohérence doit aller jusqu'au bout. La moindre incartade est une fleur faite à l'exploitation et aux mauvais traitements infligés aux animaux.

Photo: https://potterfs.files.wordpress.com/2008/10/pasmina.jpg

C'est que c'est très difficile d'être vraiment végan. J'irai même jusqu'à dire que c'est presque impossible.
Comment peut-on être végan ?

Depuis que le monde est monde, l’être humain est omnivore et tue des animaux pour en utiliser presque tout, la viande, la peau, les os, ou les viscères pour ses besoins.

Allez, soyez raisonnables, un peu de viande, sans excès, bien choisie, produite par des agriculteurs consciencieux et respectueux, comme il y'en a heureusement beaucoup, issue d'animaux bien traités, abattus dans les meilleures conditions possibles, ne me parait pas être un crime contre l’animalité. 

dimanche 4 janvier 2015

7- Je n'ai pas signé la pétition



JE N’AI PAS SIGNÉ CETTE PÉTITION, avec laquelle je suis pourtant en principe d’accord.

J’ai l’ai reçue sur Facebook. Il s’agit d’agriculture et bien évidemment, je m’y suis intéressé.

Je suis a priori plutôt d’accord avec le texte, ou en tous cas avec le début.
La flavescence dorée est une maladie très grave de la vigne, incurable et hautement contagieuse, contre laquelle la seule protection efficace consiste à contrôler les populations de l’insecte qui la transmet, une cicadelle (Scaphoideus titanus) et par l’arrachage systématique de vignes infestées et leur brûlage. Il s’agit d’un phytoplasme, c’est-à-dire une sorte de bactérie sans paroi cellulaire, un ADN infectieux.
Ne connaissant pas particulièrement la situation de la Bourgogne, il me semble cohérent qu’un agriculteur bio préfère des méthodes non chimiques pour contrôler l’insecte, bien que leur efficacité à court terme ne soit pas au niveau de celle des produits chimiques en cas de forte infestation. Cependant si un équilibre est maintenu, les risques sont en principe relativement faibles. Une surveillance bien faite doit permettre de ne pas se laisser dépasser.
Il arrive également que certaines décisions administratives soient arbitraires, abusives ou trop réductrices, ce que nous explique la pétition. Dans ce contexte, la pétition parait cohérente.

Puis arrive un paragraphe qui dit « Mais surtout, surtout, c’est en préservant la biodiversité qu’on lutte le mieux contre la cicadelle, car c’est un insecte apprécié par de nombreux prédateurs dans la nature ». Jusque-là, pas de problème, je suis entièrement d’accord, et c’est un principe que j’applique au quotidien dans les vergers, pour des cicadelles et pour la plupart des problèmes phytosanitaires.
Mais ça se gâte avec la suite du paragraphe : « Le problème est que ces prédateurs, les araignées, la mante religieuse et certains types de punaises, ont aujourd’hui été éradiqués dans les vignes non biologiques, où la faune est ravagée par les insecticides ». Voilà, voilà, voilà. Nous y sommes. Un peu de prosélytisme, quelques bons mensonges et le tour est joué. C’est archi-faux. Ce qui a été une vérité jusque dans les années 80, il faut bien le reconnaître, ne l’est absolument plus aujourd’hui. Mais cet argument, désormais faux, reste une arme tout à fait efficace pour mobiliser des foules de gens qui ne connaissent pas le sujet, et se laissent largement influencer, car on ne leur donne pas l’information nécessaire.
Je fais une production en agriculture dite conventionnelle, mais ce que j’appelle une troisième voie, la production intégrée. Je prépare une série de 3 publications sur les méthodes de production, dans lesquelles je vous l’expliquerai en détails. Mais, pour faire court, j’utilise des produits chimiques chaque fois que c’est nécessaire, autant des pesticides que des engrais. Je n’en tire aucune fierté particulière, mais je n’en ai pas honte. Chaque utilisation est justifiée, jamais abusive, et toujours étudiée avec soin, cherchant l’équilibre entre le problème à résoudre et le maintien de l’équilibre général de la culture.
Je suis heureux et fier de pouvoir observer quotidiennement sur les fermes dont je m’occupe, la faune variée des bords du Guadalquivir, comme par exemple des lièvres, des lapins, des perdrix, des guêpiers, des cigognes, des perroquets, des rapaces (faucons crécerelles, milans, circaetes, balbuzards, chouettes et hibous, etc.), des tortues sauvages, des loutres, des mangoustes, des genettes, des renards, des couleuvres (liste non exhaustive) et de nombreux insectes auxiliaires comme des araignées, certains types de punaises prédatrices (anthocoris et orius), des mantes religieuses, des chrysopes, des syrphes et j’en passe qui, au contraire de ce qui est écrit dans la pétition, n’ont pas été éradiqués des vergers ni ici, ni ailleurs, pas plus que dans les vignes ou les fermes maraichères. Pourtant, si l’on en croit la pétition, les fermes dont je m’occupe devraient être une sorte de grand désert aride et sans vie, après plus de 40 ans de cultures fruitières sur les mêmes terres, en utilisant des produits chimiques.

Comme vous l’imaginez peut-être, je soupçonne alors un vaste manque d’objectivité, et je décide de chercher un peu plus d’information. Je tombe sur une page web qui est curieusement cosignée par de nombreux organismes officiels et privés, dont le SEDARB (Service d’EcoDéveloppement Agrobiologique et Rural de Bourgogne) et qui publie les résultats des contrôles, piégeages, évolutions des populations de l’insecte, ainsi que des recommandations d’intervention (chimiques ou biologiques) dans l’objectif de maintenir les populations de l’insecte à un niveau non dangereux. Parmi les textes publiés sur cette page web, on trouve le suivant : «le traitement insecticide est une mesure absolument nécessaire cette année en raison du risque de propagation de la maladie dans la région. Il n’existe, pour l’instant, pas d’autre alternative».

Il m’apparaît donc évident que l’administration, dans ce cas, fait parfaitement bien son travail, que la situation sanitaire est effectivement préoccupante et justifie des actions exceptionnelles.
D’autre part, il y a en Bourgogne, comme ailleurs de nombreux viticulteurs en agriculture biologique ou en biodynamie, dont les vignobles sont situés dans des zones où l’obligation de traiter a dû être imposée. Ils ne sont pas menacés de procès et de prison. Pourquoi ? Parce qu’ils ont compris l’importance de ce traitement, parce qu’ils savent qu’une entorse à leurs convictions n’est pas forcément la fin du monde, et ils ont eu l’intelligence d’accepter, probablement à contrecœur, de se plier à cette mesure d’intérêt général.
Et je me rends compte que cet agriculteur est en fait un extrémiste qui préfère mettre en péril une région entière pour ne pas remettre en cause ses convictions. Dans d’autres situations et sous d’autres latitudes, il aurait pu s’appeler taliban, et personne n’aurait signé de pétition pour défendre l’indéfendable. Je comprends qu’il ait du mal à accepter de devoir traiter. Pourtant il existe des moyens techniques efficaces qui permettent de faire un traitement avec un insecticide biologique avec un minimum de conséquences sur la faune auxiliaire et l’environnement. C’est par exemple de réaliser le traitement de nuit, alors que la majorité des auxiliaires sont cachés dans leurs refuges naturels et les abeilles dans les ruches.
Quant à la cicadelle, elle vit sur la culture, et ne se cache pas la nuit. Elle est donc aussi sensible la nuit que le jour. C’est une technique qui s’utilise habituellement dans toutes les régions chaudes, comme c’est le cas ici, en Andalousie, ou comme c’est aussi le cas dans ma précédente région de résidence, la Provence.
Au lever du soleil, le produit sera sec, le brouillard de traitement sera retombé, les risques seront très faibles, et les conséquences environnementales auront été minimisées. Bien sûr elles ne sont jamais nulles, mais les risques liés à la maladie sont autrement plus graves, et à court, moyen et long terme.
Il se trouve que la revue L’Express vient de publier sur sa page web, l’article suivant, sur le même sujet, nettement plus modéré que la pétition:
Beaucoup de périodiques ont relayé le sujet, avec plus ou moins de prudence.
Soyons clair, maintenir la biodiversité et les équilibres sur une ferme est une obligation pour n’importe quel agriculteur un tant soit peu intelligent et consciencieux. Même s’il n’a pas de convictions écologistes, c’est une simple question logique et économique. Mais ça ne suffit pas forcément pour tout contrôler. Par exemple, on ne peut pas reprocher aux Egyptiens antiques d’avoir abusé des pesticides, puisqu’ils n’en disposaient pas. Pourtant les ravages des vols de sauterelles étaient périodiques. Les insectes et les maladies, quels qu’ils soient, rencontrent parfois des conditions qui leurs sont particulièrement favorables et qui provoquent chez eux une explosion démographique. C’est ce qui s’est produit en 2012-2013 pour la cicadelle vecteur de la maladie. Une telle explosion démographique, bien que naturelle, provoque une rupture de la situation d’équilibre. Dans ce cas, la population de prédateurs se retrouve brutalement en nombre insuffisant par rapport à sa proie, et le contrôle naturel ne suffit plus. Si l’insecte provoque seulement un dégât sur la culture, le dégât sera plus élevé cette année et le revenu de l’agriculteur plus bas. Ça ne va pas plus loin, sauf si l’insecte est un vecteur de maladie, car on se trouve alors devant un grave risque de survie de la culture. Dans le cas d’un vignoble comme celui de Bourgogne, c’est toute l’activité humaine de la région qui est mise en danger.
L’intervention de traitement a pour but essentiel de réduire la population de cicadelle, sans éliminer ses prédateurs, de manière à revenir à une situation d’équilibre. Une fois l’équilibre rétabli, on peut reprendre la méthode antérieure.
On ne demandait pas à cet agriculteur de remettre en cause sa méthode, on lui demandait seulement d’y faire une entorse, relative puisqu’à base d’un insecticide biologique, de manière à éviter un risque beaucoup plus grave.

Enfin et pour conclure, cette maladie est présente depuis les années 40 en France (Sud-Ouest et Languedoc-Roussillon) et en Italie (Moitié Nord du pays). Jusqu’au début des années 2000, elle était relativement contrôlée, grâce à des arrachages systématiques de parcelles infestées et aux traitements et actions préventives et prophylactiques appropriées. Pourtant, depuis une dizaine d’années, et malgré tous ces efforts, la maladie a repris sa progression, allant plus au Nord dans la plupart des vignobles français, apparaissant aussi en Autriche, en Suisse, au Portugal et en Espagne (Catalogne). Cela montre qu’il ne faut pas prendre les choses à la légère, et que ce que nous déclare cet agriculteur est sans fondement: 40 ans de pratique d’agriculture biologique et biodynamique en Côte d’Or ne l’on jamais mis en présence de niveaux dangereux de cet insecte. Il n’a donc aucune expérience qui lui permette d’affirmer qu’il est capable de le maitriser par les techniques dont il parle. Et le risque de contamination n’est pas hypothétique, mais bien réel, puisqu’il a fallu arracher plusieurs parcelles de vigne entre 2012 et 2013, dans sa région.

La pétition, sur la page web, a été changée par des explications orales données par l’agriculteur lui-même. Autant dans la pétition écrite que dans cette deuxième version, l’agriculteur ment ou donne une information incomplète, mais avec un ton très convaincant. Je suis désolé de dire à ceux qui ont signé cette pétition : vous vous êtes fait avoir. Méfiez-vous de ce qui se dit sur Internet, ce n’est pas toujours la vérité.

Je n’ai donc pas signé cette pétition, et j’ajoute que je souhaite que cet agriculteur soit condamné, de manière symbolique, pour avoir mis en péril une région entière par son extrémisme et son irresponsabilité, et trompé des dizaines de milliers d’internautes crédules à qui il a raconté beaucoup de mensonges et de vérités détournées.

mardi 5 août 2014

27- Méthodes de production -3- Agriculture biodynamique

Pour la première fois, je vais vous parler d’un sujet qui m’était à peu près inconnu avant de préparer cette publication.
L’agriculture ne s’apprend pas dans les livres.
En agriculture, la simple lecture bibliographique ne peut en aucune manière avoir valeur de connaissance. La seule connaissance réellement utile s’acquiert par l’expérience, ou à défaut, par l’expérimentation. Dans ce cas précis, je n’ai rien de cela.
Pourquoi ce sujet inconnu ?
Parce que dans ma série sur les méthodes de production, il me paraît évident qu’elle a sa place à part entière. Ce n’est pas juste une branche secondaire de l’agriculture biologique.
Parce que la production biodynamique est en plein essor, ce qui, en soi, est quelque chose de notable, et qu’elle reçoit un accueil grandissant auprès des distributeurs et des consommateurs.
L’essor de la biodynamie ces dernières années est spécialement important dans la viticulture. Certains grands crus, dans toutes les AOC, ont fait leur reconversion, ou sont en cours.

Pour un esprit cartésien comme le mien, certains aspects de la biodynamie sont troublants, voire farfelus. Pourtant, force est de constater qu’un nombre grandissant d’agriculteurs en suivent les principes.

Je vais donc essayer d’en faire un portrait qui vous permette d’en comprendre les spécificités.

L'émergence des mouvements d’agriculture biologique s’est produite dans l'entre-deux guerres, c’est-à-dire au cours des années 20, probablement due à la prise de conscience des risques de la chimie. N'oublions pas que jusqu'au début du XXème siècle, la chimie était une science et une industrie nouvelle, très prometteuse, autant en médecine que dans l'agriculture et dans l'industrie.
Mais la première guerre mondiale présenta un nouveau visage de la chimie, et surtout de ses dangers. L'utilisation à grande échelle des gaz de combat, et leurs conséquences désastreuses sur la santé des combattants et sur l'environnement, a fait prendre conscience des abus possibles et des risques réels.
Cette prise de conscience a sans doute été l’une des principales raisons qui ont conduit à la naissance des mouvements écologistes et des différentes branches de l'agriculture biologique.

LA BIODYNAMIE
Il s'agit d'une branche de l'agriculture biologique, dont le théoricien et le premier divulgateur, très controversé, fut Rudolf Steiner, qui en posa les principes en 1924, par une série de conférences données à des agriculteurs à travers l’Allemagne.
Au refus de l’utilisation de la chimie en agriculture, il ajoute une recherche approfondie des équilibres naturels. Il ajoute aussi le refus de la mécanisation, total ou partiel, avec une activité principalement manuelle, et le retour aux animaux de trait.

D’une certaine manière, il pousse le concept de l’agriculture biologique à son maximum. En effet, l’agriculture biologique, d'une manière générale, est pratiquement une agriculture conventionnelle, mais sans chimie de synthèse. Dans ce cadre, les chances de succès sont limitées, puisque, par essence, l'agriculture perturbe les équilibres naturels. Le simple fait de semer un champ de blé ou de planter un verger de pommiers est un contresens vis-à-vis de la nature.
La biodynamie cherche à recréer les équilibres perturbés par l’agriculture, en intégrant, autant que possible, un respect des rythmes naturels que l'agriculture moderne a souvent perdu (cycles lunaires, planétaires et zodiacaux), une prise en considération, active et permanente, de l’influence des « forces cosmiques », mais aussi des efforts notables en termes de biodiversité.
Elle utilise la notion d’« organisme agricole », considérant chaque ferme, ou chaque ensemble de fermes, comme un ensemble vivant, qu’il faut maintenir le plus diversifié et le plus autonome possible. Elle cherche, en cela, à limiter au maximum les besoins d’intrants qui sont les éléments nécessaires à la production, qu’il faut se procurer à l’extérieur car non produits sur la ferme (plants et semences, engrais, produits de protection des cultures,…).

Bien que je n’en aie trouvé la référence nulle part, il me semble voir dans la biodynamie, la recherche d’un certain savoir druidique, perdu depuis des siècles, dans lequel la Nature, Mère Nourricière, tient une place prépondérante.
Dans la biodynamie, le sol a un rôle central, et tout est fait pour en favoriser la vie, l’équilibre et « l’harmonie ». En quelque sorte, on peut en résumer la philosophie de la manière suivante : la plante se nourrit à partir du sol, donc équilibrer le sol c’est équilibrer la plante.

Certains aspects sont très surprenants, comme cela peut être le cas de certaines invocations, la communication avec les insectes ou les ravageurs, des applications de préparations étranges reposant sur des principes ésotériques, etc.
L’une des préparations de base de la biodynamie est la « bouse de corne » ou 500, qui consiste à remplir des cornes de bouse, à les enterrer pendant l’hiver, ce qui transforme la bouse en un humus naturel qui peut être appliqué au sol ou sur la plante.

La préparation 501, ou « silice de corne » est réalisée à base de quartz très finement pilé, enfoui dans la terre en été à l’intérieur de cornes de vaches. Elle s’utilise en traitement foliaire des plantes, à dose très faible.
Les traitements foliaires sont réalisés avec les préparations 500 et 501, après leur dilution dans de l’eau de pluie ou de source ,et « dynamisation » par un système d’agitation spécifique destiné à créer un « chaos énergétique » essentiel pour l’efficacité des traitements.
Il existe 7 autres préparations (502 à 508), à base d’extraits végétaux, surtout destinées à l’élaboration de compost naturel, base de la nutrition végétale en biodynamie.
Rudolf Steiner pensait que ces préparations transféraient au sol, des pouvoirs surnaturels terrestres et des forces cosmiques.
La biodynamie utilise la technique d’incinération pour lutter contre certains parasites. Il s’agit de capturer des individus et de les incinérer selon une méthode particulière. Le moment de l’incinération a également une grande importance, car il tient compte des positions relatives des planètes, pour que les cendres soient chargées de la force cosmique adéquate. Par exemple, pour lutter contre les mulots, il faut prendre la peau d’un mulot et l’incinérer au moment où Venus est devant la constellation du Scorpion. De cette manière, les cendres contiennent « la force négative qui s’oppose à la force de reproduction du mulot ».
Les cendres sont ensuite diluées à l’extrême selon une méthode particulière, puis dispersées dans les zones à traiter. Les doses réelles appliquées sont proches de ce qui se pratique, par exemple, dans la médecine homéopathique.


Je suis assez sceptique en ce qui concerne des cultures difficiles, comme c'est le cas du pêcher dont je m'occupe. Mais en ce qui concerne certaines cultures généralement très rustiques, comme la vigne, le coton ou le thé, ou dans les jardins, les résultats paraissent positifs.

Les exigences en ce qui concerne l'agriculteur sont très élevées, puisque n'importe quel déséquilibre, naturel ou provoqué peut avoir de sérieuses conséquences, et peut être difficile à rectifier. Cela exige une grande présence dans la culture, des observations fines et régulières, la réflexion et la recherche de solutions parfois à inventer, l'intégration de la culture dans un ensemble global au niveau de la ferme et de son environnement.
De plus, il faut consacrer un temps important et à des moments très précis à l’élaboration des différentes préparations et à leur utilisation.

En ce qui concerne l’élevage, la biodynamie attache une grande importance au bien-être animal, et au respect de sa capacité productive. Les animaux sont toujours élevés en plein air, avec un espace qui lui convient, on ne force pas l’animal à produire plus de lait ou plus d’œufs qu’il ne le peut, etc… L’élevage doit s’intégrer dans l’ « organisme agricole » combiné avec les diverses productions végétales. En effet, les besoins importants en fumier et en cornes en font un élément clé du fonctionnement du système de production.

L’agriculture biodynamique peut également être certifiée. Il existe plusieurs marques, mais la plus importante, présente dans plus de 50 pays, est Demeter. La certification cherche à vérifier et à authentifier que la production respecte le cahier des charges, et que la traçabilité est respectée. C’est une garantie de sérieux du producteur.
Mais n’oublions jamais qu’une certification, comme dans le cas de l’agriculture biologique ou de l’agriculture conventionnelle, n’est pas une garantie de qualité gustative (voir à ce sujet, mon article nº16 « Méthodes de production -2- Agriculture biologique », de mai 2014). C’est une garantie de respect des engagements de l’agriculteur.

La biodynamie cherche à produire sans aucune action qui puisse perturber l'équilibre de la ferme. C'est ambitieux, et très difficile. Beaucoup de méthodes ou techniques compatibles, sont encore à inventer.
On peut, d'une certaine façon, et vu de l’extérieur, considérer la biodynamie comme un laboratoire de recherche en vraie grandeur. Les agriculteurs qui osent s'y lancer ont beaucoup de mérite, et peu d'appui scientifique. Il faut dire qu’il y a, dans la philosophie biodynamique, un certain rejet de la science classique.
Mais cet isolement scientifique, accompagné d'une idéologique quelque peu extrême (voire extrémiste) et des aspects « pseudo-scientifiques » qui font partie de la méthode, peut conduire à des exagérations, comme nous l'avons vu récemment en France avec le cas d'Emmanuel Giboulot (voir ma publication nº7 « Je n’ai pas signé la pétition », de février 2014).
Faut-il le blâmer pour son choix? Oui pour sa désobéissance, mais surtout pour son extrémisme et son égoïsme. Les viticulteurs en biodynamie de Bourgogne ont tous accepté le traitement nécessaire, sauf lui. Un agriculteur, qu'elle que soit sa philosophie de production, n'est jamais seul au monde. Il est au milieu d'un ensemble varié, d'un équilibre instable et fragile. Dans ce cas, le choix de ce viticulteur n'a pas seulement des conséquences sur sa propre exploitation, choix qu'il aurait le droit de faire, mais aussi sur l'ensemble de sa zone de production, voisins inclus, choix qu'il n'a pas le droit de faire seul.
« La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui : ainsi l’exercice des droits naturels de chaque homme n’a de bornes que celles qui assurent aux autres Membres de la Société, la jouissance de ces mêmes droits. Ces bornes ne peuvent être déterminées que par la Loi. » Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen, article IV, France, 1789.

L’agriculture biodynamique fait peu de prosélytisme. Elle s’expose surtout dans des foires et commence à apparaître sur certains étalages. On la voit surtout sur les étiquettes de vin. Mais elle profite des actions générales concernant l’agriculture biologique.
Elle a bonne réputation et fait parler d’elle dans les périodiques, bien qu’à peu près personne, parmi les consommateurs, ne sache quelle est la différence avec une production biologique « normale ».

C’est certainement une voie susceptible d’apporter des idées différentes à une agriculture qui travaille beaucoup pour s’améliorer (quoi que puissent en penser certains), mais qui a souvent peur de s’éloigner beaucoup des sentiers battus.
Je reste malgré tout assez gêné par cet important côté ésotérique et mystique, dont je ne saisis, ni la finalité, ni les résultats.
D’ailleurs, les défenseurs de la biodynamie reconnaissent eux-mêmes que certains aspects de la démarche ne sont pas explicables scientifiquement.

Ceci dit, si vous voulez consommer des produits sans le moindre risque de résidus de pesticides, ni de synthèse, ni naturels, c’est le meilleur moyen. Par contre, je n’ai pas trouvé aucune information en ce qui concerne les risques de contaminations bactériologiques. Et sur ce point, je pense que le risque existe autant que pour la production biologique.

Et pour l’avenir, la biodynamie serait-elle capable de nourrir la planète lorsqu’elle aura plus de 10 milliards d’habitants ? Sincèrement, je ne le crois pas. Ou en tout cas, pas avec les connaissances actuelles.

Si vous voulez en savoir plus, je vous invite à consulter les pages web qui m’ont servi pour écrire cet article. Il en existe beaucoup d’autres, ainsi que des blogs et des forums. La majeure partie des informations disponibles concernent la vigne et le vin.
Vous y trouverez aussi toutes sortes d’informations et de blogs farouchement opposés. Mais encore une fois, l’agriculture ne s’apprend pas dans les livres ou sur Internet. Si la méthode se développe, c’est qu’elle apporte quelque chose que les agriculteurs qui s’y sont convertis ont trouvé dans sa mise en pratique.

Prochain chapitre de la série : la production intégrée.